6 octobre 2020

Conspirationnisme. Un mythe toujours vivace : les Protocoles des sages de Sion

Vendredi j'ai parlé avec un gars qui affirmait que le Covid19 était inventé par l'Occident pour limiter la surpopulation. "C'est inventé, les médias nous manipulent, c'est comme le 11 septembre", il a ajouté. Et paf, une minute plus tard il parlait du sionisme. Sur le moment, je lui ai répondu que les informations qu'il préférait croire était peut-être celles qui le confortaient dans ses certitudes... D'ailleurs son pote a renchéri : "voilà, c'est comme les religions, tu y crois parce que c'est ce qu'on t'a toujours répété !" 
Après coup, j'ai eu envie de parler d'une rumeur célèbre, une de celles qui a été imaginée il y a longtemps mais qui nourrit encore des fantasmes : les Protocoles des sages de Sion.

Début septembre a été diffusée "les Protocoles des sages de Sion, le complot centenaire" sur France Culture (dans l'émission Mécaniques du complotisme) (1). On y retraçait l'histoire de ces protocoles : un texte soit-disant rédigé par des chefs juifs, qui exposait un plan de conquête du monde, mais qui n'est qu'un plagiat de choses diverses publiés au XIXe siècle.
 
Les Protocoles sont rédigés dans la Russie pré-révolutionnaire du tsar Nicolas II : le texte est un rapport fait à la demande du tsar ; il est conçu en sa faveur puisqu'il pourrait lui permettre de détourner la colère du peuple vers un bouc-émissaire bien pratique : les Juifs. Même si le Tsar découvre assez vite que c'est un faux, le texte fait long feu. La version la plus célèbre, diffusée en 1905, concentre tous les fantasmes liés aux Juifs : fourberie, trahison, quête du pouvoir mondial. Les Juifs auraient pour but d'installer un "roi des Juifs" à la tête du monde !

Les Protocoles font écho à des textes antijuifs antérieurs, et prennent modèle sur celui de Maurice Joly un avocat français qui, dans un pamphlet de 1864, affirmait que Napoléon III manipulait l'économie, la presse, l'opinion publique, les syndicats et le peuple pour accéder au pouvoir total. (2)

Cette quête de pouvoir mondial décrite dans les Protocoles trouve un écho auprès de tous ceux qui se méfient des Juifs : les nationalistes haïssent les Juifs apatrides, les tsaristes en veulent aux Juifs révolutionnaires,
les capitalistes haïssent les Juifs porteurs du marxisme, tandis que les Communistes associent les Juifs au capitalisme.

Les Protocoles ressurgissent dans les années 1920. L'industriel suprémaciste états-unien Henry Ford en faisait la preuve d'un complot juif mondial, affirmant même que les Juifs avaient inventé la traite négrière thèse reprise par Louis Farrakhan, chef de Nation of Islam.
Toujours dans les années 20, dans l'Allemagne éprouvée par la guerre et la crise, un autre polémiste, Adolph Hitler, reprend les éléments du texte. Jusqu'en 1939, les Protocoles sont donc relayés par la propagande du 3è Reich, et les fantasmes antisémites structurent l'idéologie nazie.

Années 1950 :
Johann von Leers, criminel nazi réfugié en Argentine, fut ensuite accueilli en Egypte par le grand mufti de Jerusalem, ex soutien d'Hitler (en mode "les ennemis de mes ennemis sont mes amis"). Découvrant une nouvelle forme de nationalisme au moment où les Frères musulmans se présentent comme une alternative à l'occident colonial, il se convertira à l'Islam et se renommera Omar Amin. D'autres nazis trouvent soutien auprès des chefs nationalistes arabes ; l'époque est propice à une réédition des Protocoles.
Après la guerre des 6 jours, les Protocoles eurent un nouvel écho, sous forme de millions d'exemplaires. La préface de l'édition arabe de 1967 affirme "les fils de Sion ont donné la preuve matérielle qu'ils n'ont jamais oublié les protocoles" ! En effet, la révélation d'un complot juif mondial, appuyé par les puissances occultes, permet d'expliquer la supériorité d'Israël et de minorer la défaite des pays arabes. Le mensonge est élevé en outil politique : tout est fait comme si le texte est un vrai...

4 octobre 2020

The act of killing - documentaire, 2012. Comment vivent les bourreaux et les tortionnaires ?

Ça y est, j'ai enfin vu cet incroyable documentaire, The act of killing : un choc. Tellement fort que durant le visionnage je me repassais des scènes, pour bien comprendre ce qu'il se jouait là. Je vais en parler ici, d'abord parce que ça me fait du bien, et puis parce que, juste avec des entretiens, le film rend évidents les liens qui unissent le capitalisme sauvage, la quête de pouvoir et le goût de la destruction.

Indonésie, 1965. Pour s'opposer au communisme, la junte militaire, soutenue par le régime en place, et certaines puissance occidentales, prend le pouvoir. Suivent les persécutions le massacre des personnes considérées comme "communistes" par la propagande. En quelques mois, entre 400.000 et 2 millions de personnes sont exterminées (le mot est revendiqué par les tueurs). Un des plus grands crimes de l'humanité du XXè siècle, presque oublié. Le régime militaire est encore en place, et aujourd'hui le nombre actuel de leurs victimes est estimé entre 1,5 et 2,5 millions.

Années 2000. le documentariste Joshua Oppenheimer souhaite recueillir la parole des descendants des victimes, mais il se heurte au silence. A la place, ce sont les anciens tortionnaires qui vont se se confier, avec d'autant plus de franchise qu'ils se savent protégés. Ils proposent même, devant la caméra, de reconstituer les tueries. Séquences glaçantes où la violence apparaît ici motivée par la quête de fric et justifiée par la propagande d’État.

Les captures de films ci-dessous mettent en évidence les mécanismes de la propagande et de l'extermination. Toutes les personnes interrogées sont des cadres militaires ou des hauts dirigeants politiques.

Les films de propagande servent à fabriquer la vérité.
Un ancien tueurs regarde un vieux film (où les méchants communistes tuent à coups de faucilles !). Avant d'être un tueur il était projectionniste, il montrait ce film aux enfants pour conditionner leur haine des communistes.
 
Dans un système génocidaire, le rôle de la presse est de faire passer les accusés aux aveux, avant de les livrer aux milices chargées de les faire disparaître. La presse aux ordres du pouvoir a toujours servi la violence d’État. D'où l'enjeu d'une presse libre, contre les tentations autoritaires !

La fonction du vocabulaire est de modifier le sens de mots.  Ici on justifie la terreur en invoquant la "Liberté". A cette fin, les gangsters sont désormais redéfinis comme des "Hommes libre" (qu'il suffit de contrôler pour arriver à ses fins politiques). 

Les ultralibéraux vantent la liberté d'agir et d'entreprendre. Pour eux, c'est au nom de la liberté qu'on peut écraser les plus faibles. Quand le vice-président de l'Indonésie définit les gangsters comme des hommes libres, "qui travaillent hors du système", c'est pour justifier leur violence. Pour lui, "s'ils travaillaient pour le gouvernement il n'y aurait qu'une nation de bureaucrates". Par conséquent il préfère "des hommes du secteur privé, prêts à prendre des risques dans les affaires". On retrouve tous les éléments de langage ultralibéral, de Ronald Reagan au Medef. Le discours est limpide : une attaque contre le fonctionnariat qui bride les mercenaires, et un soutien à des milices qui ont la "liberté" de se mettre au service du pouvoir.