15 mai 2019

la "labellocratie", business de la norme.

Suite à ma chronique de 2017 "un marché lucratif et un mode d'uniformisation : les labels qualité", voici une remise en cause du marché des labels attribués aux entreprises et aux collectivités. D'une part les certifications de la qualité, de l'égalité professionnelle, de l'excellence, du caractère durable, solidaire ou inclusif, ne reflètent pas forcément les réalités des candidats. D'autre part, pour certaines collectivités, le processus de labellisation peut être un frein plutôt qu'un progrès. C'est ce marché, qui modifie l'activité de quasiment tous les secteurs professionnels, qu'on appelle ici la labellocratie.

Avant d'attribuer les labels, il faut identifier ceux qui donnent des certifications : les organismes de normalisation et les sociétés d'audits doivent eux-mêmes être certifiés auprès d'instituts supérieurs. Par exemple, c'est l'Institut national de l'origine et de la qualité, qui donne l'agrément à des organismes qui pourront à leur tour attribuer le label AB / Agriculture Biologique *. Ensuite, la procédure est longue : élaboration de dossiers, analyse de ceux-ci par les auditeurs, diagnostics, plan d'actions correctif, formations pour les équipes, et bien entendu, réunions et visites. Cette procédure freine le fonctionnement des services, puisque les salariés mobilisés sont tenus éloignés de leurs missions. Elle implique aussi une dépense au détriment d'autres postes budgétaires. Au final, il arrive que les personnels soient démotivés alors qu'ils pourraient parfaitement exercer leur travail sans avoir besoin d'être labellisés.
Voir les moyens de fonctionnement dilapidés dans des telles procédures génère frustration et colère. Pour améliorer les pratiques — sociales, organisationnelles ou environnementales —, pas besoin d'un label : il suffit d'une volonté réelle, et avant tout que les responsables soient exemplaires.

> La reconnaissance du travail ne passe pas par un label mais par du salaire, du temps pour mieux bosser, moins de pression et davantage de moyens

On reconnaîtra que que les labels permettent parfois de questionner les méthodes de travail ; ils peuvent même déboucher sur des améliorations : prévention de la souffrance au travail et des inégalités, tri sélectif, production locale, bien-être animal, etc., et quand ça débouche sur un progrès on est bien contents. Mais les objectifs d'une certifications sont ailleurs : il s'agit d'une part de donner des gages de crédibilité et de sérieux aux usagers (ou aux clients), d'instaurer ce qu'on appelle la confiance institutionnelle. Et d'autre part, il s'agit d'attirer les investisseurs, de "mendier" des financements auprès de l'U.E. ou des pouvoirs publics. Dans tous les cas il est question de soigner son image.

Quand les labels ne reflètent pas la réalité

Parmi les organismes certifiants, on compte en premier lieu l'AFNOR, agence française qui crée des normes et attribue des labels :

- "Le Label Diversité est un signe distinctif qui atteste de vos bonnes pratiques et de votre exemplarité. Créé et soutenu par les Pouvoirs Publics depuis 2008, le Label Diversité est un véritable outil de management."
- "Les écolabels garantissent un niveau d’exigence élevé en termes de limitation des impacts des produits et services sur l’environnement et la santé, tout en maintenant leur niveau de performance".
- "Vous souhaitez vous assurer que vous offrez une expérience client irréprochable ? Le label Excellence de service est fait pour vous ! (...) ce label valorise les entreprises qui mettent tout en œuvre pour que l’enchantement client soit au rendez-vous.
On retrouve tous les éléments de langage de la la novlangue néolibérale, celui de la start-up nation et de la croissance souriante : signe distinctif, performance, outil de management, valorisation des entreprisesgarantie d'un niveau d'exigence, enchantement client. C'est pas franchement comme si on parlait de lutter contre les inégalités, d'effort pour changer les pratiques, ou de services rendus aux usagers... D'ailleurs dans les faits, les critères pour obtenir un label, pour une collectivité ou une entreprise n'ont que peu de rapport avec la réalité du terrain. 



Ainsi par exemple : le double label diversité / égalité professionnelle, que vise la mairie de Paris, n'empêche pas que la majorité des postes de cadres supérieurs d'administrations sont occupés par des hommes blancs, issus de milieux sociaux favorisés et de grandes écoles ; que les métiers très féminisés (animateurs-trices, Atsem, bibliothécaires) sont moins bien rémunérés que les autres (salaire médian, à temps plein, inférieur de 8,4% de celui des hommes) ; que les femmes, surtout  peu qualifiées, travaillent plus souvent à temps partiel que les hommes (elles sont 7 fois plus nombreuses qu'eux dans ce cas) ; et qu'elles cumulent 42% de plus de maladies professionnelles que les hommes ! 

Question : mais alors que reflète un label censé témoigner de l'égalité hommes/femmes ?

Réponse : la volonté de l'équipe municipale d'afficher sa bonne volonté.

Exemple :l'exposition a été montée en mai 2019 dans les administrations parisiennes pour illustrer "la priorité de la ville" :

"Égalité professionnelle : une expo pour faire le point. Depuis 2001, l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes est une des priorités de la politique RH de la municipalité. Aujourd’hui, où en sommes-nous ? C’est à cette question que s’attache à répondre une exposition [...] présentée dans plusieurs sites administratifs de la Ville."
On comprendra que l'expo, si elle a le mérite de questionner le public et de faire "découvrir les outils disponibles pour lutter contre toutes les formes de discrimination", a l'avantage d'occulter la réalité pas franchement glorieuse que je viens de décrire. On appelle ça une opération de propagande.

Toujours à Paris, un label QualiParis est attribué aux services, des entreprises peuvent obtenir un trophée des Acteurs du Paris durable ou un label Fabriqué à Paris, et certaines familles peuvent même devenir des Familles à énergie positive
Ailleurs en Île-De-France, le label Territoire French Impact est décerné par le gouvernement à certains territoires qui sont "acteur de l'Economie Sociale et Solidaire" : on identifie ainsi les "bons élèves" pour leur apporter un accompagnement technique et financier, comme par exemple un accès aux fonds dédiés à la Caisse des dépôts et à la banque publique d'investissement (source Est-Ensemble le mag' N° 38, 2019).

Dans un autre domaine, on trouve Novethic.
Fonds labellisés par Novethic en 2015 en Europe. Novethic / DR

"Filiale de la Caisse des dépôts, Novethic attribue des labels à des «fonds d’investissement responsables» qui seraient des «gages de qualité reconnus dans toute l’Europe», peut-on lire dans la revue Lutte de classe N° 190 de mars 2018. Avec le label Best in class de Novethic,  l’investisseur soucieux de l’avenir de la planète est paraît-il assuré de choisir «les entreprises d’un secteur d’activité donné ayant les meilleures pratiques de développement durable». En clair, si le fonds n’exclut aucun secteur, y compris les plus polluants, il certifie qu’il a choisi les entreprises de ces secteurs «qui traitent le mieux leurs salariés et polluent le moins». Derrière ces formules vagues, aucun critère très précis à respecter. Au mieux quelques recommandations tout aussi floues, telles qu’«assurer un accès à la formation» de ses salariés, voire ridicules comme «la promotion du tri sélectif dans les bureaux»… Ainsi, une entreprise polluante incitant ses salariés à apporter leur propre tasse à café au bureau pour éliminer les gobelets plastiques jetables peut figurer parmi les entreprises présentées comme polluant le moins!"

Sur le site du groupe Engie on lit : "Le label Excellence for Customers est un modèle d’excellence opérationnelle et relationnelle qui garantit le sens du service pour des prestations de qualité des équipes ENGIE Cofely Facilities Solutions. Il atteste de la valeur de la promesse client et l’engagement de nos équipes dans la réalisation de prestation de service de qualité."
Ici, c'est ENGIE qui labellise ses propres équipes ; le groupe ne connaît sans doute pas les concepts de neutralité et d'indépendance.

Dans sa thèse "Une production engagée: sociologie des labels, chartes et systèmes participatifs de l'économie" (CNAM 2013), Diane Rodet nuance la signification de l'utilité sociale dans les processus de labellisation : "Dans le domaine de l’économie «sociale et solidaire», la perspective d’un «label d’utilité sociale» a donné lieu à de nombreux travaux. Tout d’abord mobilisée en France pour désigner l’apport des organisations de l’économie sociale et solidaire, et justifier ainsi leur traitement particulier en termes de fiscalité ou de subventions publiques, la notion d’utilité sociale a ensuite donné lieu à des interprétations plurielles". Diane Rodet explique ensuite que l'utilité sociale recouvre des notions différentes selon les approches adoptées. On comprend qu'il règne un certain flou sur l'attribution de labels au nom de l'utilité sociale.


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Pour l'Etat ou les collectivités, les labels, comme les prix et les trophées, sont un mode de contrôle de l'activité économique.  
 
En exigeant que les structures se fassent auditer pour être labellisées, en désignant les "bonnes" structures pour les soutenir financièrement, on exclut les autres, celles qui ont des pratiques éthiques mais qui, soit parce qu'elles n'entrent pas en résonance avec les politiques publiques, soit parce que leurs modes d'organisation ne sont pas normalisés, soit parce qu'elles s'en foutent, passent à travers les mailles. 
Un producteur de légumes, non certifié mais dont les méthodes agricoles sont plus écolo que des marques au label BIO. Une association de réinsertion de jeunes sans-abris qui, occupée à mener un travail indispensable, ne fait pas de démarches pour obtenir le label Territoire French Impact. Un club de sport, un service de santé, une association contre la discriminations, un conseil de quartier... qui portent un discours féministe, antiraciste, antispéciste, contre les formes de dominations traditionnelles sans avoir l'aval du département, de la région, de la ville pour un illusoire label culture inclusive. Un centre commercial qui refuse la présence des flics et la vidéosurveillance. Une structure non hiérarchisée, sans salariat et qui pratique l'autogestion. Un commerce local sans contrôle de l'Etat. Un service public qui résiste et qui refuse tout partenariat avec le monde de l'entreprise.
Des structures qui embarrassent les pouvoirs, qui pratiquent l'autogestion, des zones à défendre, des zones autonomes temporaires, des zones incontrôlables, qui n'obtiendront jamais aucun label égalité professionnelle ou innovation durable.
 
On peut très bien se passer des labels, à condition d'abandonner la logique de la carotte et du bâton.


*  Dans certains cas l'opacité règne : selon quels critères juge-t-on compétente la société d'expertise qui attribue le label d'excellence de l'épargne ?

30 avril 2019

les films dont le titre est celui d'une chanson (liste)

Ces temps-ci je suis en mode petit joueur, avec une tendance à faire des listes.
Justement, ces jours-ci sortent plusieurs films dont les titres sont aussi des titres de chansons célèbres. Just a gigolo, Mais vous êtes fou, ou Venise n'est pas en Italie...
Pour suivre cette tradition, voici une liste de films dont les titres sont ceux de chansons :

  • Tom est tout seul, film de Fabien Onteniente et chanson de Diabologum.
  • J'me sens pas belle, film de Bernard Jeanjean et chanson des Rita Mitsouko.
  • Je me suis fait tout petit, film de Cecilia Rouaud et chanson de Brassens.
  • Les oiseaux de passage, film de  Ciro Guerra et Cristina Gallego, et chanson de Brassens.
  • Laisse tes mains sur mes hanches, film de Chantal Lauby et chanson de Salvatore Adamo.
  • Soul Kitchen, de Fatih Akın : c'est aussi une chanson des Doors.
  • Un poison violent, film de Katell Quillévéré et chanson de Serge Gainsbourg. La suite de la chanson, C'est ça l'amour, film de Claire Burger qui vient de sortir, est aussi la suite des paroles de la même chanson de Gainsbourg.
  • Une nuit qu'il était à se morfondre, court-métrage de Cyril Paris et paroles de Gainsbourg (la chanson Initials B.B. commence par "Une nuit que j'étais à me morfondre"...).La nuit je mens, court-métrage d'Aurélia Morali et chanson de Bashung.
  • Mais vous êtes fou, film d'Audrey Diwan et chanson de Benny B.
  • Just a gigolo, film d'Olivier Barroux et chanson de Bing Cosby (sur une musique de Leonello Casucci).
  • Venise n'est pas en Italie, film de Ivan Calbérac et chanson de Serge Reggiani (paroles de Christian Piget).
  • Ma mère est folle, film de Diane Kurys et chanson de William Sheller (je triche, la chanson est Maman est folle)
  • Un homme pressé, film de Hervé Mimran et chanson de Noir désir.
  • Mes amis, mes amours, mes emmerdes, série télé créée par JM Auclair, et paroles de la chanson d'Aznavour Mes emmerdes.
  • I Feel Good, de Kervern et Délépine, chanson de James Brown (et d'autres, sûrement)

En trouverez-vous d'autres ?


Les groupes de musique dont le nom est une chanson (liste)

Ces temps-ci je suis en mode petit joueur, avec une tendance à faire des listes.


Aujourd'hui voici une liste de groupes de musiques dont le nom est le titre d'une chanson ou d'un album (d'un autre artiste).


  • Myra Lee, groupe de rock hardcore, est d'abord un des premiers albums de Cat Power.
  • Hey hey my my, c'est d'abord un titre de N. Young.
  • Sisters of mercy, groupe rock indé des années 80, est aussi une ancienne chanson de Leonard Cohen. D'ailleurs leur première compile de chansons, some girls wander by mistake, est aussi une chanson de Cohen. Ils apprécient sans doute le bonhomme.
  • Eifel, groupe rock parisien, fut d'abord une chanson des Pixies.
  • Surfer Rosa, groupe "noisy wave" de Lille, était d'abord - encore - une chanson des Pixies.
  • I am un chien andalousia, groupe electro-rock des années 2010 : là encore, ce sont des paroles issues de la chanson Debaser des Pixies.
  • Les hurlements d'Léo, groupe vocal français, est d'abord une chanson des VRP.
  • Les grosses papilles, groupe satirique et festif, est également une chanson des VRP.
  • Golden hair était une chanson de Syd Barrett - mais on ignore si la référence est volontaire...
  • Yeah yeah yeah, groupe rock, est d'abord une chanson de The Vibrators.
  • Amongster, groupe belge, a succédé à une chanson de Poliça du même nom (2012).
  • Uh Huh Her, groupe pop californien, est d'abord une chanson de PJ Harvey.
  • Mellow Mood, groupe de reggae italien, est d'abord une chanson des Wailers.
  • Pompadour Swamp, groupe de rock 'sixties' des années 2010, est une chanson de Captain Beefheart de 1974.
  • Ghost dance, groupe francilien, est d'abord une chanson de Patti Smith.



27 avril 2019

Les groupes de musique aux noms de machines (liste)

Ces temps-ci je suis en mode petit joueur, avec une tendance à faire des listes.
Aujourd'hui voici une liste de groupes de musiques qui portent le nom de machines et autres "objets modernes". C'était prisé à l'époque des groupes électriques, et plus encore quand les machines ont pris un rôle prépondérant à la fin des années 70.
Les noms de groupes, au début de l'ère punk, reflétaient le monde environnant : flux, béton, circuits informatiques, ordre public, contrôle urbain généralisé.

Alors voilà, un hommage à Jefferson Airplane et à 13th Floor Elevator :
Telex
Téléphone
Telegram
Television
Motorhead
Radiohead
TV on the radio
Vibrators
B52
U2 
The Hellacopters
The amps
The Internet
The Computers
The Videos 
The Sonics
Automat
Autorama
Laser
Atomic Rotors
Atomic Rooster
Washing machine
Wire
Liévaux-Transfo 
les Avions

Pourrez-vous en trouver d'autres ?

12 avril 2019

Les noms de groupes de musique composés de mots-jumeaux (liste)

Je suis d'humeur petit joueur, avec une tendance à faire des listes. Aujourd'hui, ce sera des listes de groupes de musiques.
Depuis quelques années il y a une tendance lourde aux groupes dont le nom est composé de deux mots jumeaux, comme Duran-Duran ou Talk-Talk. L'idée est un peu plan-plan, pas besoin d'être fute-fute pour l'avoir, mais dare-dare, en voici quelques-uns. Mais c'est donnant-donnant : en connaissez-vous d'autres ? Soyez fou-fou !
Twin Twin
Django Django
Zombie Zombie
Hyphen Hyphen
Dupond Dupont
Monsieur Monsieur
Electric Electric,
Smoking Smoking
the Ting tings
Everything everything
Remember remember
Radio radio
Saï saï
Champagne champagne
Now now
Motel motel
Man man
Agar Agar
Edam Edam.

Encore plus fort... :
Hey hey my my ; Pony Pony Run Run ; Die Die Die ; Yeah Yeah Yeahs ; Dark Dark Dark ; Wet Wet Wet...

Pour avoir d'autres idées, cliquez ici.

8 mars 2019

JUJITSUFRAGETTES - un article paru dans Chéribibi N° 10

En ce 8 mars, je poste ici les pages d'un article titré : JUJITSUFRAGETTES ! — extrait du numéro 10 de l'excellente revue Chéribibi.

On y rappelle que les féministes anglaises du début du XXè siècle ont gagné leurs droits de "hautes luttes" : lutte sur le ring, combats de rues et ju-jitsu !

Le Suffragettes Self-defense Club, créé en 1909, était réservé aux militantes de la WSPU (Women's Social & Political Union) et de la Women's Freedom League. Sa créatrice, Edith Garrud, fut la première instructrice d'arts martiaux en 1903 (elle cachait aussi des armes dans son dojo). Mais Edith Garrud, accompagnée dans ce projet par son mari William, ne fut pas la seule pionnière. Il y eut Emmeline Pankhurst, Marie Clark, Emily Watts, Florence Le Mar... En France : Marguerite Vigny — femme d'un maître d'armes, elle créa une technique d'autodéfense avec parapluie —, Madeleine Pelletier. L'artcile nous donne à connaître quelques portraits de ces femmes, quelques exemples de leurs actions libératrices.

En bref : de combats en actions militantes, les femmes britanniques ont conquis le droit de vote pour 8 millions d'entre elles en 1918, et la redéfinition de leur rapport à la violence politique et domestique.





Crédits : Daniel Paris-Clavel
http://www.cheribibi.net/

"L'agresseur décide qu'il y aura violence ; à nous de décider contre qui cette violence sera dirigée" - dans Non c’est non, d’Irene Zeilinger, Zones, Paris, 2008

"Quand on veut travailler à promouvoir l’humanité, il faut la prendre telle qu’elle est. Il est certain que casser un carreau n’est pas un argument ; mais si l’opinion, sourde aux arguments, n’est sensible qu’aux carreaux cassés, que faire ? Les casser, évidemment." - Madeleine Pelletier

3 mars 2019

#HackingParis : une opération tech, geek, fric.

La Ville de Paris organise et subventionne une nouvelle rencontre entre monde marchand, investisseurs et start-up.
Le jeudi 21 mars 2019, ce sera la 5ème édition du Hacking de l’Hôtel de Ville et, déjà, ça sent fort l'esprit Start-up nation.

Le programme est ici.  On y trouvera : des startupers, des experts, des investisseurs, des grands groupes, des jeunes plein d'ambition qui font de l'argent sur du rien. Du rien, oui : sans rien produire d'utile, rien qui se mange, qui se lit, qui épanouit, qui protège. Seulement du spectacle, du divertissement, avec son cortège de pollution et de croissance incontrôlées.
Il y aura aussi quelques agents de la ville présents pour accompagner ça (est-ce le rôle de la Fonction publique territoriale ?). Ce sera un sommet de l'économie néolibérale pour réinventer Paris (c'est le nom d'un réel appel à projets), c'est-à-dire pour une ville de Paris embourgeoisée et gentrifiée.

La com' de la ville adopte un langage dénué de sens : "Venez échanger, brainstormer et travailler entre 2 RV" (...) "Ce rassemblement des professionnels de l'innovation permettra de construire des collaborations et de déceler les innovations de demain." "Toutes les 15 min, le gong retentira pour vous permettre de participer à un ou plusieurs des 3 500 rendez-vous d’affaires pré-qualifiés de la journée. L’occasion idéale d'étoffer son carnet d’adresses et de rencontrer de futurs partenaires lors de ce speed-dating à grande échelle."

Le dispositif est clair, il s'agit surtout de créer son réseau, de créer sa boîte, de faire du fast-fric (oui, moi aussi j'ai le droit d'inventer un concept). Les arguments d'innovation et de culture tech doivent avant tout rendre ces projets spectaculaires. Et dans le spectacle il faut être attractif : "Startup meetup", "séquence de pitch de startups", "Xperiment Show, Workshop", "Newsroom & Plateau TV", "découverte d'écosystèmes", "défis de la civic-tec", "enjeux de croissance", "des expériences immersives", etc.

Tout le vocabulaire de la novlangue libérale est là. (Lire le précédent article : La novlangue néolibérale, langue de la start-up nation)


On craint l'opération séduction : un bel enrobage, un vocabulaire tech, des concepts geeks hors-sol, avec pour seule finalité de développer le goût du business capitaliste et l'entre-soi. Et le fait que parmi les mantras figurent des mots comme "développement durable" et "alimentation" n'y changera pas grand-chose : l'ambition n'est sans doute ni sociale, ni démocratique, ni écologique.

Alors on a des questions :
L'équipe dirigeante de Paris cède-t-elle encore à l'illusion de retombées économiques ? Veut-elle attirer les jeunes en période pré-électorale ? Quelle est la finalité de tout cela ? produire "de l'innovation" ? "découvrir des solutions et des opportunités" ? Est-ce que tout cela est budgétisé ?

Pour finir : la ville de Paris, qui se targue de parité et de représentativité, présente ses têtes d'affiche. Vous allez penser que j'ai la critique facile, mais une gêne m'envahit.



11 février 2019

les femmes dans la pub et dans le cinéma de grand-papa

Les progrès conquis par le féminisme se mesurent aux changement opérés dans les représentations des femmes. Quand on jette un oeil au cinéma et aux pubs d'il y a 2 générations, on se rassure sur un point : on est capable d'évoluer. un peu...

"Article de choix !" C'est ce que dit le gentil héros du film Les inconnus dans la ville (1955), joué par Victor Mature, à propos de la jeune femme, incarnée par Virginia Leith, qui apparaît à nos regards. La suite ("beau chassis", "une carrosserie de première", etc.) est du même tonneau.
On note qu'il s'agit d'un film Richard Fleisher, adepte des personnages de super-mâle. Et comme par hasard, à la fin du film, on assiste à la gloire du héros, que son fils présente fièrement à ses potes parce qu'il a tué des méchants.


Putain c'est beau comme une blague de Bigard, délicat comme un frotteur dans le bus. Alors on est quand même rassuré car le féminisme est passé par là, faisant reconnaître les femmes dans leur existence et dans leurs droits : je ne peux pas imaginer de telles scènes dans le cinéma contemporain.

Ces couverture du magazine Cinémonde des années 30 à 50, qui nous montrent les corps des vedettes comme de purs objets de désirs, nous disent à quel point les femmes, mêmes célèbres, n'existaient pas en tant que personnes. Seule leur présence sexuelle était mise en avant. Cinémonde n'était pourtant pas une sorte de Playboy qu'on trimballait sous le manteau, mais une revue de cinéma grand public.



Vous vous rappelez le rôle dévolu aux femmes dans la publicité, jusque dans les années 70 ? Certes, on voit revenir en force des pubs ultra-genrées, où les femmes s'épanouissent dans la beauté et la séduction et où les hommes se réalisent dans la vitesse et le défi, et c'est tellement navrant que ça justifie tous les commandos antipub.
Mais bien plus tôt, il y eut une époque où le rôle des femmes était juste d'être des épouses et des mamans, et leur premier devoir était d'assurer la satisfaction de leurs maris — puisque c'était eux qui devaient les féconder, fallait bien qu'ils puissent joindre l'agréable à l'utile. Le modèle était celui de la femme au foyer et de la servitude conjugale. Ce que dit la pub Moulinex ci-dessous, c'est que le progrès permet aux hommes d'offrir à leurs femmes les moyens de leur offrir le confort, à eux


Ces réclames, parues dans la presse de cinéma des années 30 (Le Film, Mon ciné...), concernent un autre marché : les produits miracles. Elles témoignent de la facilité avec laquelle on pouvait manipuler les femmes avec des promesses dignes d'un flyer vantant les services d'un marabout. 


Comme vous avez remarqué, les pubs proposent aux hommes d'accéder à plus de confort ; celles qui s'adressent aux femmes leur proposent d'être plus séduisantes, dans une féminité très normalisée.
Les publicitaires d'aujourd'hui pourraient bien envier ceux de jadis, pour qui il devait être si simple d'imposer aux lectrices leurs diktats sans être parasités par les mouvements d'émancipation des femmes. 

Les temps changent, les copains, ça commence à être plus difficile d'exiger des femmes qu'elles soient des objets sexuels... P'têtre même qu'un jour, faudra vous y faire, on devra vivre égaux.

4 janvier 2019

La novlangue néolibérale, langue de la start-up nation

Vous avez déjà jeté un oeil aux campagnes de com' des grandes collectivités territoriales ou de l'Etat, des entreprises ou des grandes institutions ? Alors vous avez déjà goûté aux charmes de la novlangue libérale.

Pour rappel, la novlangue c'est la langue officielle d'Océania, le régime totalitaire décrit dans 1984, le roman visionnaire de Georges Orwell. Le régime d'Océania impose le contrôle extrême des citoyens, la censure jusque dans la sphère intime. Pour faciliter ce contrôle il impose aussi une nouvelle langue, la novlangue. Elle consiste en une simplification lexicale du langage, avec une objectif précis : rendre 
impossible toute formulation des idées. La novlangue évacue les concepts, le vocabulaire complexe, symbolique ou poétique, ainsi que certains mots qui se rapportent aux sujets censurés. Privés des moyens de pensée critique, habitués à ne réagir qu'à l'affect, les citoyens deviennent les proies idéales de la propagande d'État.

Dans les grandes collectivités comme les grandes entreprises, on a adopté une novlangue néolibérale. C'est la langue de la Start-up nation, système vanté par Macron qui consiste à mettre sur le plan de l'efficience économique tous les aspects de la société humaine. Il s'agit d'évacuer les mots trop signifiants, familiers, communs, et de les remplacer par des termes plus bankable, à la fois plus techniques et plus spectaculaires. De fait, les mots choisis sont détournés de leur sens, faits d'assemblages de termes familiers, et souvent empruntés à l'anglais. 

Ainsi du rapport Développement durable de la ville de Paris, exercice 2017 — publié en décembre 2018. Dans ce document, pourtant orienté vers la transition écologique et le bien commun, c'est la novlangue néo-libérale qui règne. Les quelques occcurences de participation, de concertation, de dialogue et de vivre-ensemble sont réduits à des prétextes pour rassurer les lecteurs sur la volonté démocratique de l'équipe dirigeante.

« DataCity est le 1er programme français d’open-innovation sur la thématique de la ville intelligente »

« Paris expérimente les mobilités de demain»
« Les projets innovants, les nouvelles méthodologies agiles, la co-construction sont les leviers de l’attractivité économique»
« L’appel à expérimentation Qualité de l’air est lancé par Urban Lab de Paris&Co, Airlab d’AirParif et la Ville de Paris »
« les véhicules autonomes & la mobilité connectée »
« Les soirées Réseautage & papotage réunissent porteurs de projets et citoyen-ne-s curieux »
« Paris s’engage pour un système alimentaire plus durable, inclusif et résilient »
« FAIRE est un accélérateur de projets architecturaux et urbains innovants »
« l’Îlot vert, un îlot valorisant le recyclage des déchets flottants et vecteur de biodiversité, un modèle économique inédit pour densifier et valoriser le tissu pavillonnaire »
JO2024 : « des jeux sobres, partagés et inclusifs »
« Favoriser des modes de production et de consommation responsables et développer l’économie circulaire »
« Un groupe de travail composé d’agent-e-s volontaires (ou « nudge lab ») a conçu des stickers afin de favoriser les comportements vertueux »
« Le projet [...] crée un lieu de l’économie circulaire avec des espaces innovants (fablab, co-working, pépinières d’entreprises et start-up, etc) » ...


2 novembre 2018

"41% de français pour un régime autoritaire" : comment faire du buzz avec un sondage manipulateur ?

La presse fait ses chougra d'un sondage réalisé par l'IFOP pour Ouest-France et diffusé cette semaine. Des gros titres qui sentent mauvais mais qui donnent envie d'y coller le pif.



Non contents de relayer ce seul aspect de ce sondage déjà bien orienté, ces médias se sont empressés de le traduire en titres bien spectaculaires et de "faire du buzz" (c'est-à-dire de la polémique, du clic, donc des chiffres). On ne s'étonnera pas qu'il s'agisse là d'une presse aux mains d'oligarques (qu'on appelle magnats) et d'actionnaires, une presse qui offre du spectaculaire plutôt que de partager de la connaissance.


Et nous voilà avec l'affirmation, unanimement assenée, que "41% de français veulent un régime autoritaire".

La question posée, la dernière de ce long sondage, est en page 25. D'abord, elle ne peut pas être réduite à ces gros titres manipulateurs.... en voici des captures d'écran :



La question en elle-même pose problème puisque sa formulation est trompeuse : "Certains pensent que... êtes-vous d'accord ?" Elle invite à admettre que cette opinion est déjà partagée, et il ne reste qu'aux personnes sondées qu'à l'approuver ou la désapprouver. Mais comment l'IFOP — qui avait réalisé ce sondage APRÈS avoir écrit sa question — pouvait-il déjà savoir ce que certains pensaient ? Qui sont ces certains au juste ? 

Cette question ressemble donc davantage à un plébiscite qu'à une façon de sonder l'opinion. 
Ce que révèle les réponses c'est que parmi les sondés, les plus jeunes sont aussi les plus en accord avec les certains qui pensent que... Bref, les plus jeunes, moins rodés à la vie politique, semblent être les plus tentés par l'expérience autoritaire — bin oui, évidemment, les plus anciens savent ce qu'un régime autoritaire implique : ils n'en veulent pas.
L'évidence qui est confirmée, c'est que parmi les sondés ayant des proximités à droite (parmi laquelle l'extrême-droite), la majorité accepterait un pouvoir plus autoritaire. Rien de nouveau là-dedans.

Voilà encore un sondage qui surfe sur le ras-le-bol général pour faire dire des conneries aux gens. 
On sera plus proche de la réalité avec ce chiffre : 100% des Français veulent juste être entendus, respectés, et exercer le pouvoir qui leur revient (on ne parle pas ici du pouvoir d'achat).  Et certainement, 100% veulent de l'honnêteté : que leurs dirigeants, quand ils sont autoritaires, ne se fassent pas passer pour des chantres de la démocratie.

25 octobre 2018

Périphrases & circonlocutions

l’île de beauté
la cité phocéenne
l'Hexagone
la fille aînée de l’Église
le pays du soleil levant
la grande bleue
le billet vert
l'or noir
le petit écran
un homme de pouvoir
la première dame
le meilleur ami de l'homme
un homme d'argent
un cadre
un collaborateur
la terre sainte et la terre promise
le sexe faible, le beau ou le deuxième sexe
la vierge rouge et la pucelle d'Orléans
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la faucheuse
la langue de Molière, de Goethe ou de Shakespeare...

Eh, venez on arrête...


Messages aux journalistes : Assez de circonlocutions, appelez les choses par leurs noms.

22 octobre 2018

Le malentendu Jean-Michel Basquiat

Depuis ce mois d’octobre, la fondation Louise Vuitton expose deux artistes, Egon Schiele et Jean-Michel Basquiat. Au-delà de l'opportunisme commercial qui consiste à présenter des "stars" à l’œuvre "sulfureuse", la visite vaut le déplacement au moins pour Shiele.


L'effervescence qu'il y a régulièrement autour de Basquiat me semble être un énorme malentendu. Cet artiste est un pur produit du marché de l'art, surestimé à la place d'autres méconnus : un bel arbre qui cache une forêt palpitante.

Quand on visite une expo, un "Basquiat" a quelque chose d'évident, d'immédiatement reconnaissable. Mais si je pige bien l'enjeu d'intégrer des figures traditionnelles haïtiennes dans ses œuvres modernes, je ne prête pas d'intérêt à cette oeuvre, ni pour les sentiments qu'il y exprime, ni pour l’usage des symboles politiques ou sexuels, ni pour les couleurs, ni pour la maîtrise du geste. J'ai vu ses oeuvres dans des collections permanentes ou lors d’expositions dédiées, j’ai vu les gens piétiner et s’extasier. J'ai essayé, vraiment. Montages sympa. Détournements malins. De la colère, de la couleur. Mais j'ai le sentiment que le cas Basquiat est une énième supercherie du marché de l'art contemporain. Un goût amer, que ne m'ôte pas la vision de la fée Louis Vuitton se penchant sur la tombe de l'artiste.

Alors, à quoi Basquiat devait-il la reconnaissance ? sans doute à son goût pour l'art "métissé" et éphémère dans le new-york de l'époque ; sans doute à sa gueule d'ange déchu ; sans doute à son puissant entregent, de Warhol à Maplethorpe ; sans doute aussi au désir des riches galeristes et des mécènes blancs de s'encanailler et de renouveler leur image. Le mélange des toutes ces raisons est un cocktail efficace et vendeur. Un cocktail efficace, ce que Basquiat a été, peut-être malgré lui.

Je suis certain de la sincérité de Basquiat, je n'ai aucune critique à faire sur sa démarche. Mais n’oublions pas qu’il était un des 1000 visages de l'explosion culturelle à New York : le graff & le hip-hop, un nouvel art des rues dans les quartiers de New-York et au-delà, un mouvement (multi-)culturel bouillonnant et indomptable, encore complètement méconnu du grand public à l’époque.
En extrayant Basquiat de tout cela et en l'exposant depuis des décennies par les voies les plus mondaines et les plus mercantiles, non seulement on valorise un artiste mineur, mais surtout on passe à côté d'un mouvement énorme, subversif et populaire... : la culture des rues au début des années 1980, l'art éphémère et l'art brut, la poésie des marges.
Cet ensemble occupe une place passionnante... en-dehors des galeries, des musées et du marché.

Basquiat est désormais un symbole — qui peut même être utilisé et détourné par Banksy, le maître du happening. Mais c'était juste un artiste de l'éphémère qu'on a tenté d'apprivoiser.
SAMe Old shit.