10 septembre 2021

Refusons le concept de "renaissance"

Qu'est-ce que ça veut dire, Renaissance ? A quoi ce mot renvoie-t-il, politiquement ? Voici un petit éclairage, car ce mot est régulièrement utilisé dans des discours de haine, nationalistes et racistes.

La Renaissance est d'abord cette époque de grand développement européen — artistique, philosophique et politique —, qui débuta avec les grandes conquêtes. Elle se fit grâce au commerce triangulaire et à l'expansion économique.

Alexandre gagne la bataille contre
Porus et ses éléphants, dans le Pendjab.
Manuscrit du XVe siècle
Cette époque, qui fut nommée Renaissance au cours du XIXe siècle — donc au moment où elle se terminait — fut marquée par un grand désir : le désir de perpétuer l'héritage de l'Antiquité grecque et surtout romaine ; le désir de faire renaître un empire comme celui d'Alexandre de Macédoine ; le désir de se revendiquer d'une grande civilisation triomphante. 

Dès le XVIe siècle, afin de faire rebâtir un empire, on procéda à des conquêtes, des génocides, des déportations, de l'esclavage, et on instaura des théories raciales pour justifier tout cela. Je ne ferai pas un cours d'histoire ici, ni ne donnerai de sources que vous pourrez trouver vous-mêmes. Mais la Renaissance, c'est aussi ça : un héritage artistique, intellectuel, mais aussi guerrier et sanguinaire, et lourd à assumer.

Ornements dans le temple hindou
Gangeshwar Mahadev dans le Gujarat (Inde)
Par la suite, les chantres des mouvements de "renaissance" ont toujours été motivés par une volonté de suprémacie. Depuis le XIXe et durant une bonne partie du XXè siècle, des idéologues d'extrême-droite tels que Edouard Drumont, Robert Brasillach, Charles Maurras ou Maurice Bardèche ont revendiqué une renaissance de la civilisation occidentale, théorisée dans leur littérature racialiste. Ils ont participé à propager les thèses des nazis, selon lesquelles la "race germanique" incarnait la renaissance de civilisations antiques perdues.

Renaissance est le terme poli pour parler de reconquête...

Après la guerre, l'extrême-droite française remettait le couvert, François Duprat et sa revue Défense de l'occident, Pierre Sidos et l'OAS, Jean-Marie Le Pen et ses nervis... Une galaxie de négationnistes, racistes, antisémites, tous partisans d'une renaissance européenne contre l'envahisseur mondialisé — qu'il soit "nègre", "raton", "rouge" ou "judaïsé".

Torchon national
Cette extrême-droite a préfiguré l'apparition de la "Nouvelle droite" actuelle. Un mouvement politique animé par Alain de Benoist, Patrick Buisson, François Bousquet, Eric Zemmour, Mathieu Bock-Côté, Renaud Camus et désormais Michel Onfray. Les animateurs de ce courant idéologique, plutôt que parler de reconquête raciale comme on disait auparavant, évoquent aujourd'hui une reconquête culturelle. Ça fait moins frémir les honnêtes gens ! Mais les objectifs sont les mêmes : l'affirmation de nations puissantes, homogènes, immiscibles, masculinistes et blanches, érigées et armées contre les influences extérieures, contre les peuples mondialisés, contre toutes les diasporas.

C'est ainsi qu'aujourd'hui en France, un cadre de l'extrême-droite titre son livre La Renaissance de l'Occident ; un mouvement cultuel se nomme Renaissance catholique ; un candidat à la présidentielle, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale, parle de "renaissance" dans son dernier torchon, appelant à une "reconquête" contre les influences étrangères.

Dans cette lignée des théories de renaissance, citons aussi les thèses suprématistes de Daniel François Malan ; dans les années 1950, ce chef du gouvernement sud-africain, appelant à une renaissance de l'esprit afrikaner, a permis d'instaurer le régime d'apartheid. On peut aussi parler de l'Inde actuelle, gouvernée par l'extrémiste Narendra Modi : il a instauré la Hindutva, une idéologie nationaliste hindoue, qui prône la renaissance de l'hindouisme politique et qui s'est organisée sur le modèle du fascisme mussolinien.

La renaissance comme programme politique, ça semble attrayant... mais soyons vigilants : ce mot n'est pas anodin, il promet surtout la division, la haine, la peur de l'autre et la violence. Renaissance ou reconquête nationale sont les mots de la guerre.


7 juin 2021

Contre le négationnisme sur la conquête de l'Algérie par la France

J'entends parfois parler des raisons philanthropiques de l'intervention de la France en Algérie : "mettre fin à la traite arabe", "apporter les Lumières de l'occident", etc. Ce discours flatte surtout une vision de la France "phare de civilisation", il induit des mensonges et occulte la vérité sur la conquête de l'Algérie. Alors contre les discours chauvins et bidon, voici les faits.

Affiche du Centenaire de l'Algérie française, 1930

On a trop entendu que la traite transatlantique n'a été qu'une des diverses formes d'esclavage qui existent depuis toujours, que l'esclavage arabe existe encore, et autres tentatives de relativisme. Bien sûr, l'esclavage pratiqué par les Européens s'inscrivait dans les pratiques plus anciennes... à ceci près qu'avec les Européens, pour la première fois, l'esclavage a été fondé sur une science. Une science bidon, inventée pour justifier la soumission d'autres peuples : la classification raciale.

15 mars 2021

(S) : une lettre et deux parenthèses qui changent tout

Un récent livre de Quentin Deluermoz est titré "COMMUNE(S). Comme l'explique cet historien, ce S entre parenthèses illustre à la fois la diversité des communes et leur unité. Une manière de rappeler que la Commune, c'est une série d'insurrections qui, en 1870 et 1871, ont embrasé Paris, Lyon, mais aussi la Martinique, la Kabylie...

Cette façon d'ajouter (S) exprime l'idée de multiplicité, la diversité, la volonté de déborder les cadres et les frontières. Une tentative de réunir plusieurs réalités. Dans une société qui découvre les bienfaits du métissage, on l’utilise pour exprimer la diversité et les cultures mélangées... 

Les éditeurs, les institutions et les associations ont souvent recours au (S) pour des titres de livres, des noms de festivals ou d'expositions : ils utilisent ce procédé pour les banlieues, pour la jeunesse, pour les quartiers populaires, pour les artistes, pour tout ce qui bouge et se mélange.



Mais au fait, pourquoi les parenthèses ? Dans un texte, affiche ou couverture de mag féminin, elles ont toujours un rôle très particulier : ce qui est placé à l'intérieur des parenthèses se voit davantage que ce qui est à l'extérieur, et réinterroge l'ensemble. Les parenthèses indiquent aussi qu'il y a un détail essentiel à ne surtout pas oublier : alors que la norme exige d'écrire le mot au singulier, les parenthèses jouent les agitatrices, en ajoutant des signifiants inattendus. 

En plus d'exprimer l'idée de diversité, le (S) a donc l'avantage d'attirer l’œil et d'interroger l'esprit. Ainsi cette revue des bibliothèques, référence dans la profession, qui a pour titre...

Ironie : le (S), signe censé apporter un peu de mystère et de trouble, est probablement devenu une norme pour les éditeurs et les programmateurs culturels. 

MAUPASSANTS(S)...  :D
 

En attendant, nous sommes le 15 mars 2021. Il y a 150 ans jour pour jour, les républicains votaient les statuts du Comité central de la Garde Nationale pour faire vivre la Commune de Paris !

Souvenir(s).

6 octobre 2020

Conspirationnisme. Un mythe toujours vivace : les Protocoles des sages de Sion

Vendredi j'ai parlé avec un gars qui affirmait que le Covid19 était inventé par l'Occident pour limiter la surpopulation. "C'est inventé, les médias nous manipulent, c'est comme le 11 septembre", il a ajouté. Et paf, une minute plus tard il parlait du sionisme. Sur le moment, je lui ai répondu que les informations qu'il préférait croire était peut-être celles qui le confortaient dans ses certitudes... D'ailleurs son pote a renchéri : "voilà, c'est comme les religions, tu y crois parce que c'est ce qu'on t'a toujours répété !" 
Après coup, j'ai eu envie de parler d'une rumeur célèbre, une de celles qui a été imaginée il y a longtemps mais qui nourrit encore des fantasmes : les Protocoles des sages de Sion.

Début septembre a été diffusée "les Protocoles des sages de Sion, le complot centenaire" sur France Culture (dans l'émission Mécaniques du complotisme) (1). On y retraçait l'histoire de ces protocoles : un texte soit-disant rédigé par des chefs juifs, qui exposait un plan de conquête du monde, mais qui n'est qu'un plagiat de choses diverses publiés au XIXe siècle.
 
Les Protocoles sont rédigés dans la Russie pré-révolutionnaire du tsar Nicolas II : le texte est un rapport fait à la demande du tsar ; il est conçu en sa faveur puisqu'il pourrait lui permettre de détourner la colère du peuple vers un bouc-émissaire bien pratique : les Juifs. Même si le Tsar découvre assez vite que c'est un faux, le texte fait long feu. La version la plus célèbre, diffusée en 1905, concentre tous les fantasmes liés aux Juifs : fourberie, trahison, quête du pouvoir mondial. Les Juifs auraient pour but d'installer un "roi des Juifs" à la tête du monde !

Les Protocoles font écho à des textes antijuifs antérieurs, et prennent modèle sur celui de Maurice Joly — un avocat français qui, dans un pamphlet de 1864, affirmait que Napoléon III manipulait l'économie, la presse, l'opinion publique, les syndicats et le peuple pour accéder au pouvoir total. (2)

Cette quête de pouvoir mondial décrite dans les Protocoles trouve un écho auprès de tous ceux qui se méfient des Juifs : les nationalistes haïssent les Juifs apatrides, les tsaristes en veulent aux Juifs révolutionnaires,
les capitalistes haïssent les Juifs porteurs du marxisme, tandis que les Communistes associent les Juifs au capitalisme.

Les Protocoles ressurgissent dans les années 1920. L'industriel suprémaciste états-unien Henry Ford en faisait la preuve d'un complot juif mondial, affirmant même que les Juifs avaient inventé la traite négrière — thèse reprise par Louis Farrakhan, chef de Nation of Islam.
Toujours dans les années 20, dans l'Allemagne éprouvée par la guerre et la crise, un autre polémiste, Adolph Hitler, reprend les éléments du texte. Jusqu'en 1939, les Protocoles sont donc relayés par la propagande du 3è Reich, et les fantasmes antisémites structurent l'idéologie nazie.

Années 1950 :
Johann von Leers, criminel nazi réfugié en Argentine, fut ensuite accueilli en Egypte par le grand mufti de Jerusalem, ex soutien d'Hitler (en mode "les ennemis de mes ennemis sont mes amis"). Découvrant une nouvelle forme de nationalisme au moment où les Frères musulmans se présentent comme une alternative à l'occident colonial, il se convertira à l'Islam et se renommera Omar Amin. D'autres nazis trouvent soutien auprès des chefs nationalistes arabes ; l'époque est propice à une réédition des Protocoles.
Après la guerre des 6 jours, les Protocoles eurent un nouvel écho, sous forme de millions d'exemplaires. La préface de l'édition arabe de 1967 affirme "les fils de Sion ont donné la preuve matérielle qu'ils n'ont jamais oublié les protocoles" ! En effet, la révélation d'un complot juif mondial, appuyé par les puissances occultes, permet d'expliquer la supériorité d'Israël et de minorer la défaite des pays arabes. Le mensonge est élevé en outil politique : tout est fait comme si le texte est un vrai...

4 octobre 2020

The act of killing - documentaire, 2012. Comment vivent les bourreaux et les tortionnaires ?

Ça y est, j'ai enfin vu cet incroyable documentaire, The act of killing : un choc. Tellement fort que durant le visionnage je me repassais des scènes, pour bien comprendre ce qu'il se jouait là. Je vais en parler ici, d'abord parce que ça me fait du bien, et puis parce que, juste avec des entretiens, le film rend évidents les liens qui unissent le capitalisme sauvage, la quête de pouvoir et le goût de la destruction.

Indonésie, 1965. Pour s'opposer au communisme, la junte militaire, soutenue par le régime en place, et certaines puissance occidentales, prend le pouvoir. Suivent les persécutions le massacre des personnes considérées comme "communistes" par la propagande. En quelques mois, entre 400.000 et 2 millions de personnes sont exterminées (le mot est revendiqué par les tueurs). Un des plus grands crimes de l'humanité du XXè siècle, presque oublié. Le régime militaire est encore en place, et aujourd'hui le nombre actuel de leurs victimes est estimé entre 1,5 et 2,5 millions.

Années 2000. le documentariste Joshua Oppenheimer souhaite recueillir la parole des descendants des victimes, mais il se heurte au silence. A la place, ce sont les anciens tortionnaires qui vont se se confier, avec d'autant plus de franchise qu'ils se savent protégés. Ils proposent même, devant la caméra, de reconstituer les tueries. Séquences glaçantes où la violence apparaît ici motivée par la quête de fric et justifiée par la propagande d’État.

Les captures de films ci-dessous mettent en évidence les mécanismes de la propagande et de l'extermination. Toutes les personnes interrogées sont des cadres militaires ou des hauts dirigeants politiques.

Les films de propagande servent à fabriquer la vérité.
Un ancien tueurs regarde un vieux film (où les méchants communistes tuent à coups de faucilles !). Avant d'être un tueur il était projectionniste, il montrait ce film aux enfants pour conditionner leur haine des communistes.
 
Dans un système génocidaire, le rôle de la presse est de faire passer les accusés aux aveux, avant de les livrer aux milices chargées de les faire disparaître. La presse aux ordres du pouvoir a toujours servi la violence d’État. D'où l'enjeu d'une presse libre, contre les tentations autoritaires !

La fonction du vocabulaire est de modifier le sens de mots.  Ici on justifie la terreur en invoquant la "Liberté". A cette fin, les gangsters sont désormais redéfinis comme des "Hommes libre" (qu'il suffit de contrôler pour arriver à ses fins politiques). 

Les ultralibéraux vantent la liberté d'agir et d'entreprendre. Pour eux, c'est au nom de la liberté qu'on peut écraser les plus faibles. Quand le vice-président de l'Indonésie définit les gangsters comme des hommes libres, "qui travaillent hors du système", c'est pour justifier leur violence. Pour lui, "s'ils travaillaient pour le gouvernement il n'y aurait qu'une nation de bureaucrates". Par conséquent il préfère "des hommes du secteur privé, prêts à prendre des risques dans les affaires". On retrouve tous les éléments de langage ultralibéral, de Ronald Reagan au Medef. Le discours est limpide : une attaque contre le fonctionnariat qui bride les mercenaires, et un soutien à des milices qui ont la "liberté" de se mettre au service du pouvoir. 

26 février 2020

24 h dans Valeurs Actuelles, la presse qui pue la haine

24 heures dans les colonnes de Valeurs Actuelles :

Résumé :
- dénonciations de la présence d'étrangers et de tous les aspects de ce fléau qu'est l'immigration.
- accusations de l'Islam sous toutes ses formes : les activités des librairie islamiques, l'impossible assimilation des musulmans (avec des photos de femmes photographiées en Macédonie, mais on s'en fout), les journalistes d'origine musulmane qui sont des menteurs, etc.
- mise en cause des anti-racistes — qui mentent, forcément, quand ils s'opposent à ces braves racistes.
- mise en cause des végans, qui menacent notre paysannerie, nos filières de la viande, et disons-le : nos terroirs !
- raillerie d'une figure du PS, qui a fait l'erreur d'avoir de l'assurance alors que, ha ha ha ! c'est une gauchiss, et c'est une femme ;
- mensonges prêtés aux debunkers, qui décryptent et dénoncent les discours d'extrême-droite ;
- tribunes offerte aux cadres des médias d'extrême-droite (Présent, Elements, TV libertés) qui viennent se plaindre de ces méchants debunkers ;
- pour clore le Grand Chelem de la dégueulasserie, un dossier sur Soros, qui coche toutes les cases de la presse antisémite des années 30 : l'opacité de son gouvernement supranational ; les infos "proprement terrifiantes" révélées par un brave élu RN ; les horreurs dont le milliardaire s'est rendu coupable (défense des libertés fondamentales, mise en cause des régimes totalitaires, "destruction des fondamentaux de nos nations"... ; son "influence" faite "de complots et de manipulations" ; ses positions qui cautionnent le féministe et le lobby LGBT, danger pour notre pouvoir de mâles blancs chauvins. Avec en prime les avertissements de Tatie Le Pen. Cerise sur le pompon, un titre qui associe le juif Soros et le mot "protocole". De l'audace, quoi, de l'audace !

La ligne éditoriale de Valeurs Actuelle est très claire : elle est dégueulasse. Mensongère, raciste, sexiste, antisémite et climatosceptique, chauvine, rétrograde et suintant le mépris de classe.

Défendons le journalisme militant, qui délivre la connaissance et défend la vérité. Défendons ce journalisme rare, non soumis à des intérêts économiques, communautaires ou préfectoraux.
A l'inverse, cette presse aux mains de petits voyous friqués, qui attise la haine à coups de mensonges, d'insultes, d'amalgames clientélistes et de caricatures nazies (idéologie dont VA reprend les éléments), elle est toxique et elle se combat.

24 février 2020

Libre arbitre et publicité : généalogie d’un double discours (RAP-Asso)

Comment le marketing publicitaire intègre les outils de la psychanalyse, de la sociologie, des neurosciences, les études de marché, pour accroître son "taux de pénétration" *
Quelle est la place de notre libre-arbitre, là-dedans ?

Voici un article édifiant paru il y a quelques jours sur le site du RAP, Résistance à l'Agression Publicitaire : Libre arbitre et publicité : généalogie d’un double discours.

On verra aussi que la publicité cible les consommateurs en les sectorisant selon le genre, l'âge ou la catégorie sociale. Le marketing ne fait qu'accroître le divergences de modes de consommation, éloignant ainsi les catégories de populations les unes des autres.

* Le taux de pénétration du marché est, en marketing, un taux mesurant la couverture du marché par un produit ou service donné (wikipedia). En pratique, le taux de pénétration désigne le pourcentage de consommateurs touchés par une campagne publicitaire, ou ayant acheté un produit durant une période donnée, parmi la population ciblée. Le terme choisi est celui d'une intrusion parce qu'il s'agit bien de s'introduire dans le psychisme des gens, dans ce qui les pousse à agir et à acheter. La pénétration est d'autant plus élevée que la campagne de pub influe sur nos désirs et brouille les mécanismes de notre libre-arbitre.

27 décembre 2019

De quoi la coupe afro (dans la pub) est-elle le signe ? (SUITE)


A l'été 2018 j'ai publié ici une enquête, oui, une vraie, sur l'usage quasi-systématique dans la publicité, de la coupe afro pour les modèles noires : Dans la pub, de quoi la coupe afro est-elle le symbole ?

Je rappelais que les coupes afro se sont imposées dans le monde occidental des années 60, dans un contexte de racisme structurel violent : il s'agissait de réaffirmer l'existence des corps noirs et de rompre avec les injonctions ségrégationnistes du monde blanc. Alors que la coupe était un signe politique avant tout, comme l'explique Lisa Akinyi May, il s'est aujourd’hui généralisé, dans les médias et dans la pub, pour représenter le glamour et le cool. J'écrivais aussi que si les noirs sont désormais plus visibles, notamment dans la musique et le sport comme le montrent les études de l’ARPP, la visibilité des femmes noires reste conditionnée à l'afro. Or l'usage systématique de cette coupe, étant devenue une norme de représentation des « personnes perçues comme non blanches » (comme elles sont appelées dans le baromètre annuel du CSA sur la diversité à la télé) révèle des stéréotypes hérités du colonialisme.

16 mois plus tard je peux ajouter les propos de la philosophe Yala Kisukidi qui s'entretient en avril dernier avec Assa Traoré : « Dans l'industrie du divertissement, on met toujours en avant une "coolitude" afro qui vend et qui reprend toujours les mêmes clichés : le noir n'est qu'un corps. Et un corps érotisable. Comment être noir sans être piégé par ce corps et toutes les représentations qui le diminuent... ». Ce qui ne fait que confirmer mes observations.

Voici quelques nouvelles images que j'ai captées dans l'espace public


Comptes Twitter

spots vidéo



les enfants

On s'aperçoit que les portraits des équipes dirigeantes des entreprises, des blancs, sont bien éloignés des incarnations "métissées" choisies pour la pub.

modèles et dirigeants respectifs des entreprises
Hello Bank, Tacotax, Paylib et ING, entre 2016 et 2019.

En matière de déco, l'icône de la "femme avec afro" est même un motif récurrent de "vinyles muraux" comme ceux qu'on peut acheter en ligne Ces "tableaux" ont pour fonction d'habiller les murs. Même chose pour "l'esthétique urbaine", tendance street art où on retrouve souvent ce motif.


Graffs à Pantin et Bobigny 

vinyles muraux chez Etsy et Zazzle 

En fait le stéréotype "femme avec afro" est si bien imprimé dans l'imaginaire collectif qu’à propos de son livre Afro !, Rokhaya Diallo affirme dans Madame Figaro qu'en donnant « la parole à celles et ceux qui ont choisi de garder leur chevelure naturelle », il s'agit de « donner une image plus cosmopolite de Paris » ! Mais l'image "cosmopolite" des Noirs passe-t-elle forcément par une coupe de cheveux ? Le piège de l'uniformisation des apparences fonctionne-t-il si bien ?

En réalité
 les choses changent peu à peu. Depuis 2 ou 3 ans, le monde de la mode exprime plus d'audace avec des modèles arborant un crane nu — comme Adut Akech, Nyakim Gatwech ou Lupita Nyong'o — des dreadlocks ou des rajouts. Certains créateurs choisissent aussi de montrer l'albinisme, comme chez Diandra Forrest, et des rondeurs.
On peut parier que l'objectif est de marquer l'esprit des consommateurs, plus que de représenter réellement la diversité. Mais ça fait bouger le regard, ça permet au public de s'ouvrir à des représentations diverses, et donc de les accepter. 
Et en dehors des top-modèles bankables, il n'y a que JD ou Asos — des marques anglaises — pour daigner exploser les normes.


campagne pour Asos en 2017

 



En dehors des pubs, donc IRL, il y a sans doute un bout de chemin à parcourir pour s'émanciper des apparences imposées par le capitalisme dominant. Peut-on dire qu'il s'agit de "décoloniser les normes d'apparences" ?



Les pubs qu'on voit dans cet article ont été diffusées ou affichées en 2018 et 2019, pour : Ubereats, Pharmabest, l'Appart fitness, Apple, FNAC, Siemens, une photo de Rikki Wright pour WeTransfert, Uber, C-Zam banque, Omnicanal, taxis G7, Kellogs, BNP, H&M, Castorama, le site Synonyme, Bose, Hellowork, Maaf, Engie, un article sur les téléperformances, un autre sur le podcast BDM, un autre sur la chronobiologie, Ouicar, France musique, Car lease, Reebok, Byou mobile, Free, Bouygues, Syma, RED by SFR, Lycamobile, Grazia, Vowifi, ShowroomPrivé, RATP, Air France, Monster offres d'emplois, Sketchers, Bershka, G-star, C&A, L'Or (toujours des corps de noirs pour vendre du café, comme c'est original), Signal, Okaïdi, Westfield, Asos, Hellobank, Paylib, ING, Veepee, Econocom, Gemey Maybelline, Zalando, Etam, beezbee, la mutuelle MCVPAP, Light & free, le groupe Hespéride, American Vintage, Vuitton,Monoprix, Tati, la SNCF, Clarins, Axe parfum pour homme, Véolia, Tacotax, une campagne de vaccination, une autre pour l'apprentissage du FLE, une autre pour les protections féminines, une autre pour le dépistage HIV, de la propagande pour la réforme de la santé, les comptes Twitter de Aweho, Roots magazine, Afrosomething, et Quoi de meuf.


1 septembre 2019

"Projet de reconquête urbaine", une opération parisienne de gentrification

Depuis quelques jours, dans sa com' interne, la mairie de Paris informe sur ses projets — désormais bien avancés — d'adapter la "promenade urbaine Barbès - La Chapelle" à des populations plus riches, plus libérales, et d'y attirer les investisseurs.

Depuis son annexion à Paris, le quartier bordé par les stations Barbès-Rochechouart / Marx Dormoy / Riquet / Jaurès, traversé par deux grands complexes de voies ferrées, est un ensemble populaire qui a longtemps abrité des bidonvilles ; depuis un demi-siècle, c'est aussi un lieu d'accueil et d'intégration pour beaucoup d'immigrés. Ce grand ensemble urbain est globalement délaissé par les pouvoirs publics. Seuls quelques établissements culturels et associations prennent place dans la vie de ce qui faisait auparavant partie de "la zone". De nombreux immeubles sont insalubres, le nettoiement est insuffisant. La population s'approprie assez librement l'espace public, les économies communautaires vont bon train, parfois en-dehors du contrôle public, les habitants par communautés et par affinités ; de fait, les institutions peinent à y trouver un électorat fidèle, à y contrôler l'activité et à en tirer les bénéfices.

D'où l'intérêt, à quelques mois des municipales, de mettre un grand coup de pshitt. C'est l'opération de rénovation du quartier Barbès-La Chapelle. On en a déjà vu les prémices : 
- Des obstacles sont posés au sol pour empêcher les sans-abris de trouver refuge sous les voies ferrées. Les bancs et les espaces pour s'allonger sont supprimés.
- On organise régulièrement des expulsions de migrants qui y campent, on emploie la force policière, on provoque l'éclatement des communautés d'entraide.
- On ferme le square Jessaint où se regroupaient les jeunes étrangers, pour y accueillir les acteurs publics de la charité (mal) subventionnée.
- Lorsqu'un meurtre à l'arme blanche est survenu comme en mai dernier, on laisse la pluie, 4 jours plus tard, laver le sang sur le trottoir.
- de Barbès à Jaurès en passant par la Chapelle, la police n'a qu'un rôle répressif. Les sans-abri sont repoussés, cachés, et les consommateurs de stupéfiants sont abandonnées à leur addiction, à la violence et parfois à la mort.
- même si des projets municipaux portent des intentions sociales, un large pan de la prévention a été délaissé ces dernières années : de nombreuses associations engagées dans l'inclusion, l'aide aux plus fragiles, le soutien scolaire ou juridique, etc., ont vu fondre leurs moyens financiers, humains et logistiques. La ville organise la reprise en main des activités d'entraide pour mieux les contrôler.

La gentrification, comme Amélie Bertholet l'expliquait simplement dans sa vidéo, est une opération qui consiste à attirer les investisseurs, à créer de la richesse pour les riches — et à repousser les plus pauvres dans les banlieues. 

La com' interne (par la voix de l'architecte-urbaniste en charge de la maîtrise d’œuvre du projet) adopte le vocabulaire de la guerre : Il s'agit d'un "projet de reconquête urbaine. "Le but est de changer profondément l’image d’un espace public en vue de sa pleine réappropriation". Réappropriation ? Le mot suppose que l'espace n'appartient plus aux pouvoirs publics et qu'il faut le regagner. D'où l'expression de "reconquête urbaine", utilisée par la com' municipale comme s'il ne s'agissait que de répandre le bonheur sur la ville. La réappropriation, ça rappelle les "territoires perdus de la république", un concept créé par le défaitisme social et le contrôle policier. Tout comme l'idée de "changer l'image de l'espace public", un effort qui ne s'effectue qu'en changeant aussi les modes de vie, les liens humains, donc les gens. (Qui, parmi vous, accepterait qu'une institution s'engage à "changer l’image de votre espace public en vue de sa réappropriation" ?) Mais les jardiniers le savent, pour préparer un terrain, il faut d'abord désherber. L'action associe donc l'accroissement du contrôle social aux grands travaux de voirie (pour créer un espace "apaisé" selon le mot à la mode.)
Ces photos avant / après illustrent l'idée : cette silhouette inquiétante et encapuchonnée, qui marche, sera remplacé par cette classe moyenne blanche qui consomme, et qui s'assoit.

En matière de contrôle, "la Direction de la Prévention et de la Sécurité va s’installer sur deux lieux pour renforcer la présence de ses agents (...), notamment autour des espaces d’usage". Par ailleurs, des squares qui accueillaient les jeunes étrangers ont été fermés, dans le but d'y installer les acteurs publics de la charité.
En matière d'urbanisme, on prévoit des installations attractives pour qui a les moyens de conquérir l'endroit : la "requalification de l’espace public, l’installation d’usages et les éclairages", avec des "nouveaux tronçons de pistes cyclables", des "espaces piétons" et la "réduction de l'impact routier", des "kiosques d’économie circulaire et solidaire", des "testeurs de commerce", une "oasis urbaine", des "bancs et tables autour d’un certain nombre de traiteurs pour permettre de consommer sur place"... vous avez compris : on vend le charme de la campagne à Paris tout en répondant à des exigences immobilières et commerciales. 

Mickaël Correia développe, dans son formidable article L’envers des friches culturelles, comment les municipalités s'approprient des lieux populaires pour engager une revalorisation financière.
On peut lire aussi Anne Clerval, Paris sans le peuple, La gentrification de la capitale. Clerval y décrit un "processus de conquête sociale qui prend la forme d’un front pionnier".

La gentrification ne tend pas à faire disparaître la pauvreté mais à la déplacer. Elle n'est qu'une stratégie de la guerre sociale par la classe dominante.


2 juin 2019

ELLE : peut-on être féministe en diffusant des diktats sexistes ?


La couverture du dernier numéro de Elle ne déroge pas à la règle de l'hebdo féminin : une jeune et mince top-model qui incarne l'idéal féminin du moment. Comme chaque année à cette période, ELLE annonce la taille, le bronzage et la sublimitude que chaque femme doit atteindre cet été.

Malgré un discours d'affichage féministe, ELLE relaie toutes les représentations féminines dictées par le patriarcat. Le contenu du n'importe quel numéro est à cette image : on y trouve la mode, les cosmétiques, les accessoires et les boutiques à adopter, puisque l'essentiel d'une vie de femme, comme on sait, c'est de rester belle, jeune et mince à tout jamais, de suivre la bonne tendance et d'éviter la ringardise. L'essentiel c'est de connaître les bons plans, les bonnes terrasses, les traiteurs sans gluten, les stylistes qui utilisent des matières biologiques, les it-tenues qui feront de vous une it-girl, les club de body-training qui vous aideront à garder une apparence sporty, les bonne pratiques du wellness, la zen attitude, les coach en bien-être* qui vous aideront à rester compétitives sur le marché de l'emploi et sur celui de la bonne meuf**.

Bien sûr les mentalités évoluent, bien sûr il y a #MeToo, bien sûr il y a des femmes journalistes, stylistes, politiciennes ou influenceuses. Pourtant, ELLE perpétue une image de "La femme" telle qu'elle a été fantasmée par le patriarcat dans le cinéma, la presse et la pub, une image conçue par et pour les hommes.

Mais alors, comment l'hebdo ELLE parvient encore à afficher une posture féministe ?

>> En affirmant d'abord que les sociétés où le patriarcat oppresse les femmes, c'est pas notre monde. Ainsi les numéros sont jalonnés d'articles sur la condition des filles déscolarisées en Iran, les femmes répudiées en Inde ou les prostituées zaïroises. En occident, y a rien à voir.

>> En valorisant les femmes qui ont des caractères traditionnellement attribués aux hommes : celles qui dominent, qui sont cheffes d'entreprises, qui ont des responsabilités. Comme si les vraies femmes, c'étaient celles qu'ont des couilles — et pendant ce temps, on continue à dévaloriser les hommes qui se conduisent "comme les femmes".

>> En passant un vernis de "bien-être" sur les injonctions à rester belle, jeune, mince et ferme. Être canon, ce n'est que pour pouvoir se plaire à soi-même. Se coller 1 kilo de cosmétique, c'est juste se sentir bien et fraîche. Mieux connaître les bonnes pratiques sexuelles, c'est être plus épanouie.

>> En limitant le sujet des violences faites aux femmes à des cas isolés. Bien sûr on en parle, il est impossible de passer à côté de ces agressions : il faut les condamner, juger les agresseurs, former les pouvoirs publics, dégager des subventions pour la bonne cause. Mais réduire les violences faites aux femmes à un phénomène lié à la pauvreté, l'alcoolisme ou à des pathologies mentales, ça permet de ne pas parler de concepts qui fâchent comme : patriarcat ; domination masculine ; diktats liés aux genres ; culture du viol. Cela permet de ne pas parler d'une tradition sexiste en grande partie liée aux institutions religieuses, dont la Manif pour tous ou les féminicides par des incels***, les agressions de anti-LGBT, les diatribes anti-femmes de Zemmour, de Boutin ou d'imams salafistes, sont des avatars.



>> En faisant quelques articles à sensation sur les femmes qui luttent contre les diktats en mettant en scène leurs corps et leurs choix de genres, comme ici, et là aussi. Ou en citant une égérie archi glamour du cinéma qui dénonce les diktats de la beauté : pas crédible.
Une caution progressiste qui contredit le message sexiste instillé dans la moitié des pages... un truc à devenir schizophrène.




* Happycratie, Comment l'industrie du bonheur a pris le contrôle, par Eva Illouz & Edgar Cabanas (Premier Parallèle, 2018). http://www.premierparallele.fr/livre/happycratie 
** "le grand marché à la bonne meuf" : expression empruntée à Virginie Despentes dans son livre King Kong Theorie (Grasset, 2006). Ironie : ELLE.fr parle de ce bouquin comme de l'un des 10 livres féministes à lire. 
*** qui sont les incels ? demande Elle.fr

15 mai 2019

la "labellocratie", business de la norme.

Suite à ma chronique de 2017 "un marché lucratif et un mode d'uniformisation : les labels qualité", voici une remise en cause du marché des labels attribués aux entreprises et aux collectivités. D'une part les certifications de la qualité, de l'égalité professionnelle, de l'excellence, du caractère durable, solidaire ou inclusif, ne reflètent pas forcément les réalités des candidats. D'autre part, pour certaines collectivités, le processus de labellisation peut être un frein plutôt qu'un progrès. C'est ce marché, qui modifie l'activité de quasiment tous les secteurs professionnels, qu'on appelle ici la labellocratie.

Avant d'attribuer les labels, il faut identifier ceux qui donnent des certifications : les organismes de normalisation et les sociétés d'audits doivent eux-mêmes être certifiés auprès d'instituts supérieurs. Par exemple, c'est l'Institut national de l'origine et de la qualité, qui donne l'agrément à des organismes qui pourront à leur tour attribuer le label AB / Agriculture Biologique *. Ensuite, la procédure est longue : élaboration de dossiers, analyse de ceux-ci par les auditeurs, diagnostics, plan d'actions correctif, formations pour les équipes, et bien entendu, réunions et visites. Cette procédure freine le fonctionnement des services, puisque les salariés mobilisés sont tenus éloignés de leurs missions. Elle implique aussi une dépense au détriment d'autres postes budgétaires. Au final, il arrive que les personnels soient démotivés alors qu'ils pourraient parfaitement exercer leur travail sans avoir besoin d'être labellisés.
Voir les moyens de fonctionnement dilapidés dans des telles procédures génère frustration et colère. Pour améliorer les pratiques — sociales, organisationnelles ou environnementales —, pas besoin d'un label : il suffit d'une volonté réelle, et avant tout que les responsables soient exemplaires.

> La reconnaissance du travail ne passe pas par un label mais par du salaire, du temps pour mieux bosser, moins de pression et davantage de moyens. 

On reconnaîtra que que les labels permettent parfois de questionner les méthodes de travail ; ils peuvent même déboucher sur des améliorations : prévention de la souffrance au travail et des inégalités, tri sélectif, production locale, bien-être animal, etc., et quand ça débouche sur un progrès on est bien contents. Mais les objectifs d'une certifications sont ailleurs : il s'agit d'une part de donner des gages de crédibilité et de sérieux aux usagers (ou aux clients), d'instaurer ce qu'on appelle la confiance institutionnelle. Et d'autre part, il s'agit d'attirer les investisseurs, de "mendier" des financements auprès de l'U.E. ou des pouvoirs publics. Dans tous les cas il est question de soigner son image.

Quand les labels ne reflètent pas la réalité

Parmi les organismes certifiants, on compte en premier lieu l'AFNOR, agence française qui crée des normes et attribue des labels :

- "Le Label Diversité est un signe distinctif qui atteste de vos bonnes pratiques et de votre exemplarité. Créé et soutenu par les Pouvoirs Publics depuis 2008, le Label Diversité est un véritable outil de management."
- "Les écolabels garantissent un niveau d’exigence élevé en termes de limitation des impacts des produits et services sur l’environnement et la santé, tout en maintenant leur niveau de performance".
- "Vous souhaitez vous assurer que vous offrez une expérience client irréprochable ? Le label Excellence de service est fait pour vous ! (...) ce label valorise les entreprises qui mettent tout en œuvre pour que l’enchantement client soit au rendez-vous.
On retrouve tous les éléments de langage de la la novlangue néolibérale, celui de la start-up nation et de la croissance souriante : signe distinctif, performance, outil de management, valorisation des entreprises,  garantie d'un niveau d'exigence, enchantement client. C'est pas franchement comme si on parlait de lutter contre les inégalités, d'effort pour changer les pratiques, ou de services rendus aux usagers... D'ailleurs dans les faits, les critères pour obtenir un label, pour une collectivité ou une entreprise n'ont que peu de rapport avec la réalité du terrain. 



Ainsi par exemple : le double label diversité / égalité professionnelle, que vise la mairie de Paris, n'empêche pas que la majorité des postes de cadres supérieurs d'administrations sont occupés par des hommes blancs, issus de milieux sociaux favorisés et de grandes écoles ; que les métiers très féminisés (animateurs-trices, Atsem, bibliothécaires) sont moins bien rémunérés que les autres (salaire médian, à temps plein, inférieur de 8,4% de celui des hommes) ; que les femmes, surtout  peu qualifiées, travaillent plus souvent à temps partiel que les hommes (elles sont 7 fois plus nombreuses qu'eux dans ce cas) ; et qu'elles cumulent 42% de plus de maladies professionnelles que les hommes ! 

Question : mais alors que reflète un label censé témoigner de l'égalité hommes/femmes ?

Réponse : la volonté de l'équipe municipale d'afficher sa bonne volonté.

Exemple :l'exposition a été montée en mai 2019 dans les administrations parisiennes pour illustrer "la priorité de la ville" :

"Égalité professionnelle : une expo pour faire le point. Depuis 2001, l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes est une des priorités de la politique RH de la municipalité. Aujourd’hui, où en sommes-nous ? C’est à cette question que s’attache à répondre une exposition [...] présentée dans plusieurs sites administratifs de la Ville."
On comprendra que l'expo, si elle a le mérite de questionner le public et de faire "découvrir les outils disponibles pour lutter contre toutes les formes de discrimination", a l'avantage d'occulter la réalité pas franchement glorieuse que je viens de décrire. On appelle ça une opération de propagande.

Toujours à Paris, un label QualiParis est attribué aux services, des entreprises peuvent obtenir un trophée des Acteurs du Paris durable ou un label Fabriqué à Paris, et certaines familles peuvent même devenir des Familles à énergie positive. 
Ailleurs en Île-De-France, le label Territoire French Impact est décerné par le gouvernement à certains territoires qui sont "acteur de l'Economie Sociale et Solidaire" : on identifie ainsi les "bons élèves" pour leur apporter un accompagnement technique et financier, comme par exemple un accès aux fonds dédiés à la Caisse des dépôts et à la banque publique d'investissement (source Est-Ensemble le mag' N° 38, 2019).

Dans un autre domaine, on trouve Novethic.
Fonds labellisés par Novethic en 2015 en Europe. Novethic / DR

"Filiale de la Caisse des dépôts, Novethic attribue des labels à des «fonds d’investissement responsables» qui seraient des «gages de qualité reconnus dans toute l’Europe», peut-on lire dans la revue Lutte de classe N° 190 de mars 2018. Avec le label Best in class de Novethic,  l’investisseur soucieux de l’avenir de la planète est paraît-il assuré de choisir «les entreprises d’un secteur d’activité donné ayant les meilleures pratiques de développement durable». En clair, si le fonds n’exclut aucun secteur, y compris les plus polluants, il certifie qu’il a choisi les entreprises de ces secteurs «qui traitent le mieux leurs salariés et polluent le moins». Derrière ces formules vagues, aucun critère très précis à respecter. Au mieux quelques recommandations tout aussi floues, telles qu’«assurer un accès à la formation» de ses salariés, voire ridicules comme «la promotion du tri sélectif dans les bureaux»… Ainsi, une entreprise polluante incitant ses salariés à apporter leur propre tasse à café au bureau pour éliminer les gobelets plastiques jetables peut figurer parmi les entreprises présentées comme polluant le moins!"

Sur le site du groupe Engie on lit : "Le label Excellence for Customers est un modèle d’excellence opérationnelle et relationnelle qui garantit le sens du service pour des prestations de qualité des équipes ENGIE Cofely Facilities Solutions. Il atteste de la valeur de la promesse client et l’engagement de nos équipes dans la réalisation de prestation de service de qualité."
Ici, c'est ENGIE qui labellise ses propres équipes ; le groupe ne connaît sans doute pas les concepts de neutralité et d'indépendance.

Dans sa thèse "Une production engagée: sociologie des labels, chartes et systèmes participatifs de l'économie" (CNAM 2013), Diane Rodet nuance la signification de l'utilité sociale dans les processus de labellisation : "Dans le domaine de l’économie «sociale et solidaire», la perspective d’un «label d’utilité sociale» a donné lieu à de nombreux travaux. Tout d’abord mobilisée en France pour désigner l’apport des organisations de l’économie sociale et solidaire, et justifier ainsi leur traitement particulier en termes de fiscalité ou de subventions publiques, la notion d’utilité sociale a ensuite donné lieu à des interprétations plurielles". Diane Rodet explique ensuite que l'utilité sociale recouvre des notions différentes selon les approches adoptées. On comprend qu'il règne un certain flou sur l'attribution de labels au nom de l'utilité sociale.


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Pour l'Etat ou les collectivités, les labels, comme les prix et les trophées, sont un mode de contrôle de l'activité économique.  
 
En exigeant que les structures se fassent auditer pour être labellisées, en désignant les "bonnes" structures pour les soutenir financièrement, on exclut les autres, celles qui ont des pratiques éthiques mais qui, soit parce qu'elles n'entrent pas en résonance avec les politiques publiques, soit parce que leurs modes d'organisation ne sont pas normalisés, soit parce qu'elles s'en foutent, passent à travers les mailles. 
Un producteur de légumes, non certifié mais dont les méthodes agricoles sont plus écolo que des marques au label BIO. Une association de réinsertion de jeunes sans-abris qui, occupée à mener un travail indispensable, ne fait pas de démarches pour obtenir le label Territoire French Impact. Un club de sport, un service de santé, une association contre la discriminations, un conseil de quartier... qui portent un discours féministe, antiraciste, antispéciste, contre les formes de dominations traditionnelles sans avoir l'aval du département, de la région, de la ville pour un illusoire label culture inclusive. Un centre commercial qui refuse la présence des flics et la vidéosurveillance. Une structure non hiérarchisée, sans salariat et qui pratique l'autogestion. Un commerce local sans contrôle de l'Etat. Un service public qui résiste et qui refuse tout partenariat avec le monde de l'entreprise.
Des structures qui embarrassent les pouvoirs, qui pratiquent l'autogestion, des zones à défendre, des zones autonomes temporaires, des zones incontrôlables, qui n'obtiendront jamais aucun label égalité professionnelle ou innovation durable.
 
On peut très bien se passer des labels, à condition d'abandonner la logique de la carotte et du bâton.


*  Dans certains cas l'opacité règne : selon quels critères juge-t-on compétente la société d'expertise qui attribue le label d'excellence de l'épargne ?