En 2020, le penseur de l'agriculture Pierre Rabhi donnait un de ses derniers entretiens. En exposant son parcours et ses méthodes, il donnait des clefs pour révéler sa vision du monde. Une oreille avertie pourra entendre un programme idéologique.
un blog pour observer les méthodes de la pub et aux formes de propagande, contre le langage marchand et son monde
En 2020, le penseur de l'agriculture Pierre Rabhi donnait un de ses derniers entretiens. En exposant son parcours et ses méthodes, il donnait des clefs pour révéler sa vision du monde. Une oreille avertie pourra entendre un programme idéologique.
Ce mois de juillet c'est la sortir du film Joy Ride mais je ne vais pas parler de ce film. Désolé si ce début ne rime à rien. En fait je vais parler de l'affiche du film, et plus précisément du lettrage de son titre.
> attention, sociologie des toilettes pour hommes <
Je viens d'une époque où chaque samedi, la télé de Collaro diffusait le strip-tease d'une jeune fille devant un parterre de crevards bavants, et montrait un sketch où des humoristes prenaient des airs efféminés pour chanter "j'ai attrapé la maladie honteuse".
Une époque où le mot sida était surtout une source de
blagues salaces. Une époque où l'on se moquait outrageusement et
publiquement des femmes, des gays, des juifs ou des immigrés. Une époque
où Leeb faisait rire en imitant les visages des noirs, où Lagaf'
chantait la zoubida et où, dans les films, on représentait les
asiatiques comme des êtres obligeants mais fourbes.
On appelait ça la liberté d'expression.
Je viens d'une époque où Bouvard, Collaro, Fabrice, Roucas, Guy Montagné, Guy Lux, Foucault, Dechavanne Arthur, Cauet, donnaient au PAF un air de dortoir pour bidasse. A cette époque les poètes n'avaient aucune place.
Je viens d'une époque où les groupes de musique antillais, brésiliens ou africains ne passaient à la télé que pour ajouter du rythme et de la gaieté. Une époque où l'on mettait Touré Kunda à égalité avec la Compagnie créole. Une époque où le Club med prospérait sur l'exotisme festif des pays du sud, et où le village Bamboula, fermé en 1994, était un joyeux parc d'attraction de Loire-Atlantique.
Je viens d'une époque où les femmes, dans les pubs, étaient : soit ultra maquillées avec robe rouge & talons hauts pour vendre des bagnoles ; soit sages avec un petit chemisier blanc pour vendre de la lessive. Une époque où les animatrices TV jouaient le rôle de bimbos cruches et maladroites, et étaient remisées à la radio quand elles dépassaient 38 ans.
Je viens d'une époque ou Giscard, Mitterrand, Chirac étaient appréciés malgré leurs erreurs politiques, car fallait reconnaître, hein, c'étaient de vrais hommes — c'est-à-dire des gros queutards. A cette époque, DSK, PPDA, Tron, Duhamel, Polanski et les autres avançaient dans l'admiration générale.
Je viens d'une époque où M6
explosait grâce à des émissions "libertines" : des jeunes femmes se
caressaient lentement en regardant la caméra sur une mélodie paresseuse
au saxo, et les scénaristes n'offraient qu'un seul modèle sexuel, pauvre
et humiliant. Une époque où l'on attendait que "Demain j'enlève le bas", selon la promesse d'une pub, et où l'on s'extasiait que Le juge est une femme.
Une époque où la France n'avait pas de Freddy Mercury, pas de Janis Joplin,
pas de Laurie Anderson, pas de Jimmy Somerville ni de Klaus Nomi, pas de Hendrix et pas de Prince. Et sans déconner, les grandes chanteuses de mon
époque c'étaient Mireille Mathieu, France Gall et Mylène Farmer. Le
grand public pouvait juste changer de registre avec Lio.
Une époque faite PAR et POUR les mâles dominants. Balavoine était le summum de l'anti-Johnny, c'est dire.
Dans quelques jours, la journaliste Catherine Nay sort la suite de ses mémoires, sous le titre Tu le sais bien, le temps passe. "Tu le sais bien, le temps passe", ça vous dit rien cette petite phrase ? C'est comme une vieille connaissance déjà rencontrée dans une chanson de Julien Clerc : Ce n'est rien.
Les titres de romans aux noms de chansons (ou issus de paroles de chansons), c'est une tendance lourde. En 2011, Delphine de Vigan a publié Rien ne s'oppose à la nuit. La poésie et l'efficacité de ce titre, puisé dans la chanson Osez Josephine de Bashung, a donné le coup d'envoi d'une série de romans, bluettes ou thrillers de gare, aux noms issus de paroles de chansons.
Et puis en 2014, Virginie Carton a chroniqué la vie d'une femme dans La blancheur qu'on croyait éternelle, phrase entendue chez Souchon (Tiens, "chez Souchon" : essayez de prononcer ça). En 2015 Marie Vareille était l'auteure de Je peux très bien me passer de toi — référence à Pas assez de toi de la Mano Negra. En 2016, Virginie Grimaldi a écrit Le premier jour du reste de ma vie, qui est une chanson de Daho.
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| Osez Joséphine (clip) |
Cette année-là, Rachel Corenblit a carrément pondu Un peu plus près des étoiles, piochant sans vergogne dans la pire variétoche.
Soyons clairs : si vous trouvez le dispositif pas très original, voire carrément facile, n'oubliez pas qu'on parle de feel-good litterature. Ça n'a pas vocation à être inventif mais ça doit faire rêver, ça doit être sympa et familier... En bref : de quoi émouvoir en restant PO-SI-TIF !
A propos de Michel Bussi, ses titres constituent un festival de hits des années 80 : Mourir sur Seine ; Un avion sans elle ; Rien ne t'efface ; Le Temps est assassin ; Maman a tort ; On la trouvait plutôt jolie... De Mylène Farmer à Jean-Jacques Goldman, de Pierre Perret à CharlElie Couture, l'auteur a dû beaucoup écouter Radio nostalgie. Il s'est même aventuré sur les terres du rock indé en citant Thiéfaine et François Hadji-Lazaro !
Et puis à la rentrée 2021, juste avant les mémoires de Catherine Nay, Maryam Madjidi a fait paraître les siens, Pour que je m’aime encore.
Bien sûr l'idée n'est pas neuve, les bouquins font échos aux chansons depuis longtemps. En témoignent les romans Les lauriers sont coupés (Dujardin, 1888), Voyez comme on danse (d'Ormesson, 2001), La prochaine fois, le feu (Baldwin, 1963), S'il braille lâche-le (Himes, 1945), etc. Il y a même des obsessionnels pires que moi, qui ont fait des listes de bouquins aux titres de chansons.
Aujourd'hui, les auteurs populaires choisissent des titres, non pas issus des comptines traditionnelles ou des poèmes épiques, mais venus du Top 50 des boomers. Car les années 70 et 80 regorgent de ces hits que la bande FM nous martèle depuis quatre décennies — et dont l'évocation facilite la constitution d'un capital fidélité.
Tiens, je découvre que Tatiana de Rosnay, elle aussi, avait titré son roman Elle s'appelait Sarah. Le bouquin retrace un destin similaire à celui que raconte Goldman (encore lui !) dans sa chanson Comme toi. Il est paru en 2007. Une pionnière, Tatiana.
La Renaissance est d'abord cette époque de grand développement européen — artistique, philosophique et politique —, qui débuta avec les grandes conquêtes. Elle se fit grâce au commerce triangulaire et à l'expansion économique.
| Alexandre gagne la bataille contre Porus et ses éléphants, dans le Pendjab. Manuscrit du XVe siècle |
Dès le XVIe siècle, afin de faire rebâtir un empire, on procéda à des conquêtes, des génocides, des déportations, de l'esclavage, et on instaura des théories raciales pour justifier tout cela. Je ne ferai pas un cours d'histoire ici, ni ne donnerai de sources que vous pourrez trouver vous-mêmes. Mais la Renaissance, c'est aussi ça : un héritage artistique, intellectuel, mais aussi guerrier et sanguinaire, et lourd à assumer.
| Ornements dans le temple hindou Gangeshwar Mahadev dans le Gujarat (Inde) |
Renaissance est le terme poli pour parler de reconquête...
Après la guerre, l'extrême-droite française remettait le couvert, François Duprat et sa revue Défense de l'occident, Pierre Sidos et l'OAS, Jean-Marie Le Pen et ses nervis... Une galaxie de négationnistes, racistes, antisémites, tous partisans d'une renaissance européenne contre l'envahisseur mondialisé — qu'il soit "nègre", "raton", "rouge" ou "judaïsé".
| Torchon national |
C'est ainsi qu'aujourd'hui en France, un cadre de l'extrême-droite titre son livre La Renaissance de l'Occident ; un mouvement cultuel se nomme Renaissance catholique ; un candidat à la présidentielle, plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale, parle de "renaissance" dans son dernier torchon, appelant à une "reconquête" contre les influences étrangères.
Dans cette lignée des théories de renaissance, citons aussi les thèses suprématistes de Daniel François Malan ; dans les années 1950, ce chef du gouvernement sud-africain, appelant à une renaissance de l'esprit afrikaner, a permis d'instaurer le régime d'apartheid. On peut aussi parler de l'Inde actuelle, gouvernée par l'extrémiste Narendra Modi : il a instauré la Hindutva, une idéologie nationaliste hindoue, qui prône la renaissance de l'hindouisme politique et qui s'est organisée sur le modèle du fascisme mussolinien.
La renaissance comme programme politique, ça semble attrayant... mais soyons vigilants : ce mot n'est pas anodin, il promet surtout la division, la haine, la peur de l'autre et la violence. Renaissance ou reconquête nationale sont les mots de la guerre.
J'entends parfois parler des raisons philanthropiques de l'intervention de la France en Algérie : "mettre fin à la traite arabe", "apporter les Lumières de l'occident", etc. Ce discours flatte surtout une vision de la France "phare de civilisation", il induit des mensonges et occulte la vérité sur la conquête de l'Algérie. Alors contre les discours chauvins et bidon, voici les faits.
Affiche du Centenaire de l'Algérie française, 1930 |
On a trop entendu que la traite transatlantique n'a été qu'une des diverses formes d'esclavage qui existent depuis toujours, que l'esclavage arabe existe encore, et autres tentatives de relativisme. Bien sûr, l'esclavage pratiqué par les Européens s'inscrivait dans les pratiques plus anciennes... à ceci près qu'avec les Européens, pour la première fois, l'esclavage a été fondé sur une science. Une science bidon, inventée pour justifier la soumission d'autres peuples : la classification raciale.
Un récent livre de Quentin Deluermoz est titré "COMMUNE(S). Comme l'explique cet historien, ce S entre parenthèses illustre à la fois la diversité des communes et leur unité. Une manière de rappeler que la Commune, c'est une série d'insurrections qui, en 1870 et 1871, ont embrasé Paris, Lyon, mais aussi la Martinique, la Kabylie...
Cette façon d'ajouter (S) exprime l'idée de multiplicité, la diversité, la volonté de déborder les cadres et les frontières. Une tentative de réunir plusieurs réalités. Dans une société qui découvre les bienfaits du métissage, on l’utilise pour exprimer la diversité et les cultures mélangées...
Les éditeurs, les institutions et les associations ont souvent recours au (S) pour des titres de livres, des noms de festivals ou d'expositions : ils utilisent ce procédé pour les banlieues, pour la jeunesse, pour les quartiers populaires, pour les artistes, pour tout ce qui bouge et se mélange.
Mais au fait, pourquoi les parenthèses ? Dans un texte, affiche ou couverture de mag féminin, elles ont toujours un rôle très particulier : ce qui est placé à l'intérieur des parenthèses se voit davantage que ce qui est à l'extérieur, et réinterroge l'ensemble. Les parenthèses indiquent aussi qu'il y a un détail essentiel à ne surtout pas oublier : alors que la norme exige d'écrire le mot au singulier, les parenthèses jouent les agitatrices, en ajoutant des signifiants inattendus.
En plus d'exprimer l'idée de diversité, le (S) a donc l'avantage d'attirer l’œil et d'interroger l'esprit. Ainsi cette revue des bibliothèques, référence dans la profession, qui a pour titre...
Ironie : le (S), signe censé apporter un peu de mystère et de trouble, est probablement devenu une norme pour les éditeurs et les programmateurs culturels.
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| MAUPASSANTS(S)... :D |
En attendant, nous sommes le 15 mars 2021. Il y a 150 ans jour pour jour, les républicains votaient les statuts du Comité central de la Garde Nationale pour faire vivre la Commune de Paris !
Souvenir(s).
* Le taux de pénétration du marché est, en marketing, un taux mesurant la couverture du marché par un produit ou service donné (wikipedia). En pratique, le taux de pénétration désigne le pourcentage de consommateurs touchés par une campagne publicitaire, ou ayant acheté un produit durant une période donnée, parmi la population ciblée. Le terme choisi est celui d'une intrusion parce qu'il s'agit bien de s'introduire dans le psychisme des gens, dans ce qui les pousse à agir et à acheter. La pénétration est d'autant plus élevée que la campagne de pub influe sur nos désirs et brouille les mécanismes de notre libre-arbitre.