14 juillet 2018

Dans la pub et les médias, de quoi la coupe afro est-elle le signe ?



Pour le monde blanc, les Noirs 
[1] sont depuis longtemps sujets de rejet, de peur, de fascination, de fantasmes. Mais en l’espace de quelques décennies, les noirs ont fait évoluer les façons dont on les représentait. Avec les luttes pour leur existence sociale, pour leur existence tout-court parfois, ils ont fait changer le regard portés sur eux [2]. Pourtant, les représentations des noirs, dans la pub et la com’, restent très codifiées. On va parler ici de la coupe afro, qui semble être carrément devenue une norme pour les femmes noires dans la sphère du spectacle et de la pub... Une norme qui révèle des stéréotypes hérités du colonialisme, 

*  *  *  *  *  *  *

Les années 50 et 60 ont vu naître les mouvements pour les droits civiques, en même temps que la culture populaire des communautés noires américaines : soul, blaxploitation, littérature, etc. La coupe afro sous ses multiples variantes s'est imposée comme une forme d'émancipation, une rupture avec les conventions imposées par le monde blanc. Elle était un signe politique avant tout, comme l'explique Lisa Akinyi May. Et aujourd’hui ?


Naomi Campbell, dans les années 90 et en 2016.
La coupe afro, inenvisageable dans la mode en 1990, s'est imposée 20 ans plus tard.


La coupe afro est soluble dans le capitalisme.

Aujourd’hui, le monde marchand (pub, com’, mode, industries culturelles) prend soin d’afficher une image de diversité culturelle : les gens issus de l’immigration sont aussi des consommateurs, comme le remarque le blogueur Cyclone Wolfok : «La minorité visible qu’est l’afro-descendance en France fait partie désormais des publics cibles et sa représentativité en politique comme en télévision augmente elle aussi. Elle élit et elle consomme comme tout le monde... ». Mais comment montrer, dans la pub, celles et ceux que le baromètre annuel du CSA sur la diversité à la télé appelle les « personnes perçues comme non blanches » ? Comment les montrer sans froisser ce public blanc pour qui les « personnes de couleur » sont encore associées à l’étrangeté et au danger ? 
Comme l'ont écrit Kidi Bebey et Alex Ndiaye à l’adresse des journalistes, « il faut en finir avec les images d’Épinal. Les Africains ne sont pas tous des broussards perdus en ville, des analphabètes accros au football, des femmes subissant la polygamie(...). Ils achètent des gadgets technologiques pour épater les copains et ont parfois du mal, comme tout le monde, à rembourser leurs crédits revolving... ». Les pubards ont enfin compris qu’on ne peut plus représenter les noirs comme il y a 30 ans, mais sous l’aspect rassurant de consommateurs modèles.

Et la coupe afro là-dedans ? Alors que, dans l'imaginaire collectif, elle reste un signe de révolte politique incarnée par Angela Davis, elle a été généralisée aujourd’hui pour représenter le glamour et le cool. 
Comme chez Domino, l’héroïne Marvel aux côtés de Deadpool dans sa version cinéma (qui est blanche dans la version BD), ou chez Solange Knowles, chanteuse et mannequin.




L'afro est devenue l’expression d’une intégration à la société consumériste par la musique et la mode ; elle évoque l’audace, la séduction, le groove, la nature humaine indomptée, et tout ça est très vendeur.
En France, Inna Modja, chanteuse pop world-afro-soul et égérie publicitaire, incarne parfaitement cette tendance. Comme Nneka ou Ayo, chanteuses aux « origines métissées » comme dit le blog Artnoise. L
a coupe afro véhicule aujourd’hui la double image de la révolte et du consumérisme glamour : une image doublement attrayante.


Aujourd’hui on parle aussi de nappy. Comme souvent quand les minorités se réapproprient le vocabulaire dévalorisant qui le désignait, le mot péjoratif nappy, qui signifiait "crépu", est utilisé comme une contraction de natural & happy. Le concept nappy a accompagné le développement du l’ethnomarketing destiné aux nappy girls et les défilés de mode actuels font la part belle aux nappy-mannequins. La presse féminine « noire » et les blogs spécialisés, comme Nappturallity, ont joué un rôle important pour donner une visibilité aux variantes d’afro : conseils cosmétiques et mode, adresses, tuto pour les twist-out, tresses, effets de textures ou carrément big chop. Un salon Nappy days s’est tenu en 2016 — très «fashionista» selon le Monde — il existe même une appli qui organise la coiffure à domicile, Nappy me !

Pour les responsables de pub, montrer des femmes noires (moins inquiétantes et plus séduisante que les hommes noirs),
 avec une nappy, gage d’intégration sociale. Enfin, noires mais pas trop foncées, faut quand même pas exagérer.

Publicités et de supports commerciaux : Unibet, 2017 ; Hellobank (2 fois) ; FNAC, 2018 ; Orpi, 2016 ; Mairie de Paris, 2018 ; Sup de pub ; Century 21 ; Corner Job, 2016 ; Syma, 2015 ; Tati, 2018 ; Amazon music, 2018 ; Avantoo 2017 et Monabanq 2016, banques en ligne ; BNP ; Lidl, 2017 ; couverture du mensuel Causette, 2017 ; Cité des sciences et de l'industrie, 2017 ; Taxi G7, 2017 ; Grand Optical, 2018 ; Made.com, 2017 ; couvertures du Parisien magazine, 2017 ; de Elle, 2016 ; de Grazia (avec Tina Kunakey), 2018 ; de Marie-Claire, 2014 ; de Cosmopolitain, 2018 ; Ouicar, 2018 ; Perrier, 2016 ; école ISG, 2018 ; annonce de recrutement au Crédit agricole , 2017 ; de "Team Chambé", 2015 ; de RegionsJob, 2018 ; Swatch ; Western Union, 2016 ; Words Ads, 2018 ; Lycamobile ; dentifrice Signal, 2018 ; Colis Privé, 2017 ; Bouygues, 2015 et 2017 ; Asos, 2018 ; Serena Fitness ; Krys, 2014 ; Carrefour pour l'emploi, 2018 ; Asos, 2017

Tina Kunakey, 2018. Inna Modja pour Kaporal, 2014. Modèles pour les magazines Elle, Marie-Claire, Femme Actuelle, et pour les marques Desigual, American Apparel, Etam, Gap, Temperley London, Zara, Zibi-London, Kenzo, Mango, Morgan, Minelli.

"Cherche silhouette jeune femme avec une coupe afro."
Mentionnez "AFRO" - 2016

(Bref, quand,la chroniqueuses du site web de Radio Nova, qui couvrait le Salon Style (une expo à Harlem sur les coupes afro), dénonce un « racisme ordinaire des magazines de mode qui stigmatisent les cheveux crépus » — laissant croire que les revues excluent les coupes afro de leurs pages — elle parle sans doute d'une époque révolue.)


L’afro dans le monde marchand : héritage d’une imagerie coloniale ?

Aujourd’hui, si les noirs sont désormais plus visibles, c’est surtout dans l’industrie musicale et le secteur sportif, comme le montrent les études de l’ARPP [3]. Pour les femmes, 
monde marchand valorise l'afro qui tient un grand rôle dans la visibilité. Pour les hommes aussi d'ailleurs.


Publicités pour Gap, Galeries Lafayette, Asus, La Halle aux vêtements, Wall Street institute


L'usage du motif "afro" dans la sphère marchande est soumis à des variantes, selon les secteurs et le public-cible. Des tendances se dégagent fortement :

- Il y a le secteur spécial "envoi d'argent à l'étranger" : les entreprises qui permettent de téléphoner à l'étranger ou d'envoyer de l'argent "au pays" ont un code graphique, comme Western Union qui systématise l'afro courte ou "blow out" pour les femmes, et le chapeau pour les hommes - et la peau claire pour tous.

Constat : Western Union accorde aux hommes d'autres coiffures.

- Il y a le cas particulier de la "campagne de sensibilisation". Là on peut voir des hommes avec pas de cheveux, pour évoquer le manque parce que c'est pour lutter contre la pauvreté.

Campagnes du Secours catholique, 2015
La dernière campagne Aides, 2018
pour sensibiliser à l'usage de la PREP.













- On note aussi comment les marques conçoivent la mixité ; un homme blanc, s'il est en couple mixte, aura pour partenaire une noire avec une afro (ça fait assimilée tu comprends).

Fenêtres Schüco, 2017 ; Ville de Paris, 2017 ; ameli.com, 2016 ;
MGEN, 2011 ; illustration d'un article pour Marie-Claire sur les couples mixtes, 2016


- Enfin, lorsqu'une publicité généraliste veut refléter la jeunesse et la diversité, elle choisira plusieurs visages dont celui d'une femme avec afro.

Affiche pour Les Parisiennes, pièce jouée en 2018. Publicités : Signal, 2018. La Halle, 2017. Boursorama, 2016. Le Cab, 2017. Marionnaud, 2017. Sensee, 2018. Sup de pub, 2017. H&M, 2018. Visuel : les Pages Blanches, 2017. Journées jobs d'été, 2018.


On peut penser que la présence de l'afro dans les médias est un progrès ; il n’en est rien.
J'interroge Kemi Adekoya*, étudiante à Sciences Po et membre de Sciences Curls, sur la façon dont le monde marchand représente les femmes noires et sur l’omniprésence de la coupe afro. Sa réponse traduit l'exaspération :
« Les représentations de femmes dans la publicité et les médias sont d'un autre monde, d'un autre âge. La situation est critique car tous les coups sont permis. : sexisme, misogynie, grossophobie, racisme et j'en passe. C'est alarmant et pourtant peu de personnes sont alarmées. (...) L'ère médiatique actuelle me met hors de moi, en tant que personne noire car il est très difficile de se sentir représenté dans les médias et/ou ciblé dans les campagnes publicitaires. Car quand elles ne sont ni sexistes, ni misogynes, elles sont tout simplement adressées à des personnes blanches, niant totalement l'existence des personnes racisées. » « L'omniprésence de la boule afro est la preuve d'un manque d'intérêt, de curiosité et surtout d'hypocrisie latente de la part des médias. L'afro est devenu le symbole ultime de la représentation des femmes noirs. (...) Il y a d'autres coiffures, portées par les femmes noires, qui nous représentent tout aussi bien. Mais il y a dans le port de l'afro ce que les médias traditionnels appellent les "tendances", il est voyant, peu connu/compris (parfois par mépris) des personnes blanches. » Pour Kemi Adekoya, le port de l’afro « fait office d'introduction à la non-blanchité. C'est dommage car toutes les femmes noires ne portent pas d'afro et même s'il est bien d'en voir plus, il est dommage de ne voir QUE ça. »

La surexposition de la nappy induit des décalages entre l’imagerie du monde marchand et la réalité des femmes noires.
Parce que si la pub les montre avec une afro (et à la peau claire, mais c’est un autre sujet), c'est comment dans la réalité ? la grande majorité des femmes d’origines et de cultures diverses portent des cheveux crêpés, lissés, rasés, teints, avec des effets texturés, des tresses, des rajouts, des perruques... rarement une afro. Dans une administration, un service commercial et autres lieux sinistres, on évite encore souvent la coupe afro. Quand Rokhaya Diallo (auteure d’un ouvrage sur les parcours personnels et capillaires d’afro-descendants) affirme : « il y a comme une norme invisible qui est le cheveu lisse », elle rappelle à quel point le cheveux lisse est associée à « l'idée de sérieux » dans les secteurs où le cheveu naturel est mal toléré.

A propos de l'idée de sérieux, il faut voir qui travaille, dirige et prend des décisions, et qui s'amuse, rêve et consomme. Les responsables d'entreprises, presque exclusivement blancs, sont tellement conditionnés à concevoir leur monde comme un monde blanc qu'ils n'ont pas pensé à rendre leur entreprise inclusive en terme racial. Les femmes noires, les nappy-girls sont donc absentes des centres de décision, elles sont ailleurs, sur les affiches de ces mêmes entreprises, et elles y sont des fashion-victims, des clientes d’assurances, des demandeuses d’emploi, des étudiantes, des standardistes. (C'est d'ailleurs le rôle de la comédienne Stefi Celma dans la série Dix pour cent : l'hôtesse d’accueil d'une agence de pub, toujours marrante et sympa, et qui tente sa chance dans la chanson.)

Pour Made.com et pour le Crédit Agricole :
contraste entre l'image affichée et l'image interne, avec les dirigeants



casting de la série Dix pour cent - France2


Pourquoi ces différences ? Parce que le racisme.
Dans l'ancienne classification raciale, toujours présente implicitement, le Noir est instinctif et facile à soumettre, il a 
"le cœur à la fête" et "le rythme dans la peau". Pour les patrons, qui préfèrent souvent la condescendance à l'inclusion, si le noir est instinctif, il suffit de s'adresser à ses instincts. Aux blancs la gestion des affaires, aux noirs l’amusement impulsif et l'achat compulsif.
Il faut rappeler comment les classifications raciales identifiaient particulièrement les femmes. Yann Le Bihan, dans Femme noire en image, montre que les représentations des femmes noires véhiculent « la physicalité et la sexualité animale » [4] — avec de nombreuses incarnations depuis Grace Jones sous l’œil de Jean-Paul Goude. Rosalie Begalla, dans L'image de l'individu noir dans la publicité, définit les stéréotypes comme « une façon que l’homme a de se rassurer en classant les choses, les objets, les concepts sur la base de similitudes ».

publicité pour la FNAC, 2018

chocolat Cote d'or "aphrodisiaque", 2012










Le plafond de verre racial est encore épais [5]. Et cette épaisseur est sans doute accentuée par la vivacité des stéréotypes. Parce que OK, l’époque du "Y’a bon Banania" est révolue, mais en perpétuant les stéréotypes, le monde marchand perpétue l'imagerie coloniale qui favorise la domination raciale.


L'usage du stéréotype par les courants émancipateurs eux-mêmes

On sait que les rapports entre différents groupes, et notamment entre les noirs et les blancs, sont souvent teintés de fascination, de rejet, de désir et de culpabilité. Certains blancs peuvent trouver valorisant de fréquenter des noirs tout en ayant d'eux une perception fantasmée. Une "attraction-répulsion" trouble que décrivaient les écrivains américains Chester Himes dans plusieurs romans (If He Hollers, Let Him Go, 1945 ; Lonely Crusade, 1947), mais aussi Toni Morrison ou Paul Beatty (Moi contre les Etats-Unis d'Amérique, 2015 ; Tuff, 2018). C'est cette 
"attraction-répulsion" que chantait le rappeur Earthgang : « everybody wanna be a nigger / but nobody wanna be a nigger » (« Tout le monde veut être un noir / mais personne ne veut être un noir »). Tout comme le dit sans détour Amandine Gay, réalisatrice d’un important documentaire, Ouvrir la voix : « C’est cool de s’approprier la culture noire funky, mais, à la fin de la journée, ce sont les hommes noirs qui se font tirer dessus dans la rue. Personne n’a envie de vivre dans la peau d’une personne noire. »

Bref c’est cool de s’approprier la culture noire. Du coup on a des graphistes des affiches de festivals, des pubs de prêt-à-porter, etc., qui utilisent aussi le motif "coupe afro" : il a l'avantage de ne montrer personne en particulier mais de signifier un état d'esprit. Porter un t-shirt floqué d'un visage avec afro permet d'affirmer sa coolitude.

Livre Black music, par Hervé Bourhis et Brüno, 2017. Flyer, 2016. Affiches : bal de l'Afrique enchantée, 2017 ; M, l'aventure malienne, 2017 ; expo La science dans ma vie, Cité des sciences et de l'industrie, 2012 ; Black summer, 2016 ; Banlieues bleues, 2018 ; Solidays, 2018 ; Live Soul, 2016 ; Tourcoing festival Jazz, 2015 ; Paris New York Heritage Festival, 2017 ; Natural hair academy, 2016. Affiche concue par Noe Two pour Sennheiser, 2014. Et quelques t-shirts : Mind Harvest, Prada, Loc Star Revolution


Ultime ironie : même quand les blancs veulent évoquer la condition des noirs, ils intègrent souvent des mega-stéréotypes sur les pochettes de disques, affiches, t-shirts. Comme l’artiste Noe Two, qui compose des visages de femmes noires à la texture afro parsemée de tags, et en a même fait un motif graphique commercialisé.



Visuel des groupes Enneri Blaka et Aeon the Ace : travaux graphiques.


On imagine bien qu'un t-shirt avec le visage d’un blanc inconnu, ça évoquerait autre chose. Ou rien.

Réjane Pacquit, également étudiante à Sciences Po et membre de Sciences Curls, répondait dans les Inrockuptibles : « ce n'est pas le cheveu en lui-même, le problème, c'est ce dont il est le signal », dans la mesure où il révèle le regard de la société et permet d’aborder les questions « de discriminations, d’agressions et de désamour de soi. ». 
« Nos cheveux sont politiques » : c’est d’ailleurs le nom d’un atelier organisé par Sciences Curls, et chroniqué sur le blog Observatoire des genres.

À Sciences Curls, collectif afro-féministe,
on cultive une vraie diversité des coiffures.


S’affranchir des représentations fantasmées.


Pub pour NoFi,
parue dans la revue Negus, N°3
Il reste à démystifier les représentations raciales, telles que le sont les options capillaires. Les choses changent vite.
Dans l'immédiat, la maîtrise de ses propres choix permet de se libérer des clichés et de s'afficher sans injonctions extérieures. Pour les noirs, cette diversité s'exprime notamment dans des médias communautaires comme la revue Negus (mag militant de la "diaspora"), la boutique de mode N&F (Noir & Fier), ou les pages "mode et beauté" du site NOFI.
Chaque communauté doit pouvoir changer le regard qu’on pose sur elle.

Je finis par un petit rappel de base. Attendre que les dominants veuillent bien changer les choses est illusoire. La reconnaissance se conquiert par l’autogestion, l’appropriation des moyens d’expression, et en imposant son existence.



SOURCES


[1] J'ai choisi d'écrire "les Noirs", et pas "les personnes noires" pour désigner les personnes qui sont perçues comme noires et qui sont souvent réduites à cette catégorie sociale. C'est aussi le terme que le Conseil représentatif des associations noires de France choisit d'utiliser, tout comme certaines organisations de défense des droits. Aucun terme n’est idéal et global.

[2] Pour Kader Attia, « la grande problématique des descendants des travailleurs immigrés est le temps qu’il aura fallu pour devenir visibles dans les médias, la politique et les arts ». A lire dans les Inrockuptibles, 22/05/2018

[3] Une étude de l'ARPP montrait en 2006 que si le taux de « modèles issus des minorités visibles » augmentaient sensiblement dans le champ de la pub, ils restaient plus nombreux dans les pubs pour la musique et le sport. Le bilan de l’ARPP de 2008 va dans le même sens, et précise : « Deux secteurs se détachent très nettement, qui rassemblent à eux seuls environ 29% des visuels représentant des personnages « non-blancs » : le sport et la musique. »

[4] « l’utilisation médiatique de l’image de la « femme noire », objet traditionnel d’un double sentiment d’inquiétude et de fascination » : « Les stéréotypes coloniaux dont elle est la cible, sont-ils encore aujourd’hui véhiculés dans la presse ? Et dans quelle mesure cette transmission est-elle dissimulée et non consciente. En quoi constitue-t-elle une discrimination ? » « Comparées aux hommes, la plus grande visibilité corporelle des femmes (...) vient renforcer les stéréotypes naturalisants qui réduisent la féminité à une physicalité. (...) Mais la racialisation vient redoubler la représentation de la physicalité féminine : l’exposition médiatique des corps de Noires mobilise les traditionnels clichés coloniaux de leur primitivité et de leur animale sexualité, autrement dit les stéréotypes d’une extrême naturalité. ».
Femme noire en image - Racisme et sexisme dans la presse française actuelle, de Yann Le Bihan, L’Harmattan, 2007

[5] Il faut dire que le racisme est coriace en France. Le magazine Voici du 10 Avril 2015, affirmait qu'Omar Sy, portant une coupe afro dans un film, avait « une coupe assez terrifiante » ou une « coupe à la grimace qui devrait faire rire les petits nenfants ». Le plus terrifiant était d’avoir publié cela. Bien sûr, plusieurs personnalités les avaient dénoncés. Mais le racisme implicite, qui se planque derrière l’humour bravache, n’en reste pas moins violent.

* nom d'emprunt ?

28 mai 2018

Fête de la musique à l'Élysée : les limites d'une stratégie de com'

Quand le Canard enchaîné de cette semaine épingle la méthode des Macron pour paufiner leur image de modernité, on rigole de tant d'ironie. Surtout quand, lors de l'événement, le président est taclé de manière subliminale (et sublime) !
Les services de com' au service de la présidence fonctionnent, il est vrai, à plein rendement, mais... les écrans de fumée ne durent que le temps d'une évaporation.


Le couple présidentiel sait se montrer attractif, compétitif en faveur d'un électorat progressiste — enfin, progressiste seulement pour ce qui concerne les préférences sexuelles. Cela ne fait pas oublier l'action du gouvernement (*) en faveur des riches, au détriment de la justice sociale, et la monstruosité de sa politique envers toutes les victimes du capitalisme.

* : "il n'y pas de stratégie de com' pour un président de la république, il est action et rien d'autre", disait Bruno Roger-Petit, le porte-parole de la présidence : c'est pas un beau slogan ça ?

11 mai 2018

Les noms de marques en englais simplifié : pour séduire les français ?


Ouigo, Ouibus, filiales de la SNCF de voyage en low-cost,
Mouvit, appli "DigitalSNCF" de la SN
CF pour trouver le plus court et le moins cher des trajets
Ouicar, réseau de locations de voitures entre particuliers,
Ouiz, aromatiseur d'eau,
Ouiteam, "plateforme intra-groupe de référence de gestion des détachements pour des missions de courte et moyenne durées",
OuiShare Fest, festival international de l'économie collaborative,
Blablacar, réseau de covoiturage payant,
Smovengo, opérateur du système parisien de vélos en libre-service
Liligo, "comparateur de vols pas chers"
Myfood, serre bio connectée
YesWeGreen, "plateforme numérique et collaborative pour créer la communauté du 21e siècle", vers un greenlifestyle
Monabee, "Solution Intelligente" de Gestion des énergies,
WeDemain, revue qui veut "contribuer au décodage des bouleversements en cours"
HelloBank, BforBank, banques en ligne,
Avantoo, banque mobile du Crédit mutuel,
Mouvango, label de fidélisation interentreprises lancé par Accor
Ouimoov, fournisseur d'articles de sport,
Wistiki, "tracker Bluetooth qui vous permet de retrouver tout ce qui vous tient à coeur" : clés, portefeuille, smartphone, animal de compagnie...
Ubeeqo, entreprise de location des voitures.
Cowash, service à domicile pour laver le linge
Wimoov, association pour l'accompagnement à la mobilité des demandeurs d'emploi.
Kibookin : réseau social créé par le Salon du livre et de la presse jeunesse du 93, qui réunit une communauté autour de la littérature jeunesse.
CotizUp : cagnotte en ligne
Wipliz : cagnotte en ligne


Des noms de marques à base d'anglais simplifié. Des noms où reviennent souvent "WE" qui a l'avantage de dire "oui" et "nous" et puis aussi "MOVE", "GO" et autres symboles du bougisme.
Rien de tel pour rafraîchir l'image d'un truc aussi sordide et chiant qu'une banque ou qu'une société d'expertise.

Au fait : il existe des entreprises dont la seule mission est de trouver des noms de marques. Ces entreprises-là sont parfois très prospères. Faut vraiment que je pense à me reconvertir...

4 mai 2018

Titres de films traduits en anglais : l'exercice du langage colonial

Affiche du film "Nobody knows"
Vous avez déjà remarqué les titres de films étrangers traduits par un titre ANGLAIS pour le public FRANÇAIS ?
 
Par exemple :
- Asghar Farhadi réalise un film hispanique où les acteurs parlent espagnol, avec pour titre : Todos lo saben. En France, le titre a été traduit par… Everybody knows.
- Fatih Akin réalise un film allemand titré Aus Dem Nicht ("sorti de rien"). Les français ont traduit par In the fade ("dans le flou").
- Ryusuke Hamaguchi réalise une série japonaise, Happî awâ — ça qui joue sur la prononciation japonaise de Happy hour. En France, le titre a été traduit par Senses.
- la coréenne July Jung réalise un film dont le titre est le nom de son héroïne : Dohee-Ya. En France, le titre a été traduit par A girl at my door.
 
- Encore plus con. Le film de David O. Russell, Silver Lining Playbook, est traduit pour nous par Hapiness therapy. Et quand Steven Spielberg raconte l'histoire du Washington Post dans un film, The Post, le titre choisi pour les petits français est… Pentagon papers !?

En 2010 déjà, le site Slate, s’interrogeant sur les raisons de ces choix, évoquait une logique de marketing. Bien sûr. Après tout, c'est cette logique qui règne dans l’ensemble du monde marchand, et que l’ARPP avait déjà dénoncée dans la publicité : Sony qui annonce « make believe », Nespresso, filiale de Nestlé, qui affiche « What else ? »... et Citroën qui ne craint pas le ridicule avec sa dernière campagne « Inspired by you depuis 1919 ».

L’anglais est la langue du soft power US, celle de l'industrie culturelle mondialisée. L'usage de l'anglais s'est généralisé dans tous les coins de nos vies en même temps que les Etats-Unis sont devenus une puissance économique majeure.
En France, l'anglais bénéficie donc de l'attrait de la culture dominante. Choisir le monde anglo-saxon c'est se ranger du côté du pouvoir culturel - modernité, puissance, célébrité, etc. Une grande part du public assume d'ailleurs préférer les films américains, et jamais les films français. Du coup, plutôt que d'utiliser des mots français pour un film étranger, des distributeurs ont pensé qu'un autre titre anglais aura plus d'impact.
Je me pose la question, qu'est-ce qui nous arrive si on perd l'intérêt pour notre langage ? Quelle perte de sens on admet ?

Petit retour en arrière. Rappelons-nous comme le français s’est imposé en Afrique de l’ouest et en Asie du sud-est, l'espagnol en Amérique du sud, l'arabe en Afrique subsaharienne, le mandarin dans plusieurs états du Pacifique, etc. Cette conquêtes par la langue se sont toujours accompagnées par de véritables appropriations de ces mondes conquis, et par la mainmise d'une culture dominante.

En faisant comme pour n’importe quel truc à marketer, les distributeurs de films en France anglicisent leurs produits. On peut penser à un complexe de peuple colonisé. Pourtant, traduire en français, ce serait juste un acte de réappropriation du langage. Il ne s'agit pas de chauvinisme mais de conscience de nos cultures. Aucune n'est meilleure qu'une autre, mais elles existent. À chaque peuple de se réapproprier sa langue. À chacun de résister au pouvoir du monde marchand.

26 avril 2018

Pourquoi la "floraison synthétique" est le motif graphique du moment


Ce 22 avril Facebook fêtait la Journée de la Terre, avec un visuel dans l'air du temps : motifs végétaux enfantins, aplats de couleurs, formes simples et attrayantes, bio, safe, friendly.
Pourquoi et comment ce motif graphique a-t-il pénétré tout le graphisme marchand : affiches de festival, pub, industries culturelles ?

Dans les courants picturaux, il y a des créateurs qui orientent nos intérêts et nos mentalités, et des suiveurs qui imitent "ce qui marche déjà". Les années précédentes ont été dominées par les motifs géométriques à facettes, hérités de Georges Braque, Piet Mondrian, Sonia Delaunay ou Victor Vasarely.
J'en parlais dans un article daté de 2016 et mis à jour en 2018.

Quand le site Konbini publie, comme chaque année, "les plus belles affiches de festival", on peut se faire une idée des tendances actuelles, qui sont partagées dans toute l'Europe. Mais comment naissent-elles, et avec quelles influences ?
La tendance "motifs géométriques à facettes" s'essouffle, sans doute trop exploitée. Les concepteurs d'affiches de festivals culturels et de clips, surfant sur la vague du greenwashing, doivent évoquer l'idée du naturel et du sauvage. Ils ont surtout compris que pour nous, êtres bornés par les règles de la cité, évoluant dans des espaces aussi géométriques qu'une cuisine équipée Ikéa, il est vital d'exprimer nos aspirations animales. Ils nous proposent donc de nous échapper dans des forêts, des jungles et parmi les animaux sauvages. L'usage des "motifs à floraison synthétique" explose.

Or dans l'ensemble du monde marchand (pub, clips, industrie culturelle), il y a toujours une limite, on ne peut pas tout représenter : impossible d'évoquer l'aspect bassement naturel de la nature, la moiteur, l'humus, la pluie boueuse, les moisissures, les miasmes végétaux, les odeurs animales, les muqueuses, le sang, la salive, la maladie, l'enfantement ou le vieillissement. Notre timidité sanitaire de consommateurs trop urbanisés nous pousse vers une nature rassurante, douce, enfantine, stylisée.

On retrouve donc ces motifs sympa, dans les affiches de festivals culturels, la pub, les visuels des jeux et des applis pour tablettes. Avec des forêts et des animaux tirés d'albums pour enfants — et avec, de façon inexplicable, certains objets récurrents : le palmier, le perroquet, le tigre.

Hoop festival, 2017. Hors-tension, 2017. Rock en Seine, 2015. 2 affiches du Hasard ludique, 2017.
Démon d'or, 2016. Pete the Monkey, 2016 et 2017. Zoolt, festival d'Olt, 2015.
Tropisme, 2016. Décibulles, 2017. RDV aux jardins, 2017, 2016 et 2013, (le motif géométrique était encore présent). Paris plages, 2017. Deux visuels de l'agence Kibling. Papillons de nuit, 2015. Musiques métisses, 2017. Nuits secrètes, 2016.

7 avril 2018

"Lexique pour temps de grèves et de manifestations" d'Acrimed

Période de grosse propagande oblige, Acrimed (Action-Critique-Médias) réédite son lexique de "pédagogie gouvernementale". Assez drôle, ça montre l'aspect systématique de certains termes ('réforme', 'modernisation', 'apaisement', 'concertation', mais aussi 'crispations', 'grogne' ou 'opinion publique') utilisés par les dirigeants et relayés par certains médias.


C'est ici : Lexique pour temps de grèves et de manifestations


20 février 2018

Jean-Michel Blanquer est-il un reptilien ?

Dans sa récente Une, l'Express dévoile la véritable nature de notre ministre de l'Éducation Nationale !



A gauche, Jean-Michel Blanquer tel qu'il se laisse photographier. À droite, on voit très bien sa nature reptilienne. De quoi nous donner une preuve de plus que les dominants de notre planète sont issus de cette race d'élite qui organise un complot pour asservir l'humanité.

Francis, le jeune saurien qui s'occupe du maquillage de la section "reptiliens macronistes" a carrément raté son camouflage.

(Pour garder les épaules sur terre : http://www.conspiracywatch.info/)

11 février 2018

Jacques-Henri Michot : l'arme lourde pour détruire le langage marchand

Depuis plusieurs années j'ai pris l'habitude de compiler des expressions issues de ce que j'appelle le "langage marchand" : des expressions conçues par et pour les publicitaires, souvent dépourvues de sens mais liées aux suggestions, aux désirs. Des expressions utilisées par les médias et les communicants politiques.

Ce langage est constitué :
- de concepts venus des idéologies néolibérales ;
- d'éléments de langage, que les salariés du commerce et de la com' sont sommés de maîtriser ;
- de mots anglais donnant une idée vague mais moderne, et qu'on préfère au français pourtant mieux compris ;
- de termes utilisés pour parler des minorités quand on n'ose pas les qualifier ;
- d'oxymores — constitués d'un mot positif associé à un mot contraignant.

Et pour qualifier le noms de certains emplois professionnels, on accole plusieurs termes en supprimant les conjonctions et les prépositions, ce qui rend ces emplois imprécis et moins protecteurs pour les salariés...

outil de campagne pour 
François Fillon
Ce langage formate notre façon de penser — ou de ne pas penser — aussi sûrement qu'une novlangue. Il révèle la logique marchande, la logique mensongère et le mépris social. Exemple parfait : la SNCF qui, pour moderniser son image, crée un nouveau discours, renomme ses prestations et impose un nouveau nom pour "gare" ou pour "contrôleur"... Un choix parfaitement assumé par Guillaume "la voix de son maître" Pépy.

Il me paraît indispensable de révéler ce langage marchand pour mieux le détruire, et pour redonner du sens au langage qui est le nôtre : notre langage en perpétuelle évolution, encyclopédique ou fait d'influences argotiques. Notre langage, qui échappe au contrôle des institutions, du commerce et de la politique.
J'ai nommé cette liste "mots et expressions à bannir", en voilà un aperçu :


...


Et puis je suis allé voir "EN SUSPENS", la dernière exposition du BAL, une galerie à Paris, 17ème. On y tente de "traduire quelque chose de notre temps", dit Diane Dufour, commissaire de l'expo.
Parmi les artistes exposés, il y avait Jacques-Henri Michot dont j'ai découvert l'ABC de la barbarie à travers une présentation d'extraits. Ce bouquin propose "un recensement des lieux communs qui ponctuent le langage journalistique comme autant de slogans affirmatifs, et qui finissent par infiltrer, à notre insu, le langage", il "décrypte avec une vive précision la langue des médias, étudie son fonctionnement et l’impact propagandiste qu’elle peut avoir sur les gens".











Voilà l'écho parfait à ma compilation personnelle : Michot a défriché, étudié le langage marchand pour en démonter la logique. Il a poussé l'idée avec une immense ironie et un talent d'observation, et le résultat nous donne le vertige : ces expressions vides de sens, surexploitées aveuglément et sans distance par les journalistes, illustrent une manière formatée d'envisager le monde, les relations humaines et même la morale.

Ajustements structurels
Aventuriers des temps modernes
Bavures
Berceaux de la culture occidentale
Bourrasques monétaires
Cercles proches du pouvoir
Coups médiatiques
Créatures de rêves
Crises d'identité
Déçus du socialisme
Dépassement de soi
Difficiles apprentissages de la démocratie
Etrangers en situation irrégulière
Exportations de matière grise
Faits marquants de l'actualité
Fine fleur du monde de la finance
France profonde
Maîtres à penser
Majorité silencieuse
Masturbation intellectuelle
Oubliés de la croissance
Pays des droits de l'Homme
Urbanisations sauvages
Usines à rêves

Cette liste est un reflet de nos routines : il est grinçant mais salutaire !

Un ABC de la barbarie, de Jacques-Henri Michot, éd. Al Dante, 2014 (première édition, 1998)

9 février 2018

Halle Saint-Pierre : contre-culture VS art brut

"Turbulences dans les Balkans", expo à la Halle Saint Pierre
http://www.hallesaintpierre.org/…/turbulences-dans-les-bal…/
Encore une passionnante expo sur les frontières de l'art naïf, avec des œuvres de personnes marginales, asociales ou autodidactes, mais aussi de personnes parfaitement socialisées mais obsessionnelles.
Un peu bizarre quand même : à égalité, des artistes qui maîtrisent parfaitement les codes sociaux et s'inscrivent dans une contre-culture, et des artistes qui n'obéissent à aucun codes et dont l'œuvre relève du rituel, des marginaux, psychotiques internés ou collectionneurs analphabètes. A égalité, des artistes pop et des artistes autodidactes.
C'est ainsi que Martine Lusardy, commissaire de l'expo, les présente indifféremment : "gardiens du grand héritage de l’art populaire, icône de la pop culture, explorateurs de langages archaïques ou magiciens du matériau brut" on parle de "courants" de l'art brut, avec des "maîtres de l’art naïf yougoslave".
Le mélange laisse perplexe. Il entretient une fascination sans nuance pour l'outrance, la représentation de la violence, en délaissant la façon dont la "place sociale" influence l'artiste.
Car bien sûr, l'environnement d'un individu, la façon dont il est formé, accompagné, reconnu, a un impact décisif dans sa manière de se placer dans son monde et de se présenter aux autres. 
Du coup, en parcourant l'expo, d'abord inconsciemment, j'ai fait une sorte de séparation : d'un côté il y a des artistes comme Ilija Bosilj Bašičević, qui grandit hors des villes, sans modèle et sans maître ; comme Sava Sekulić qui, analphabète jusqu'à 30 ans, ne connut d'abord que guerre, misère et violence ; comme Vojislav Jakic, artiste de la marge et familier de la mort et de la pauvreté ; ou comme Matija Stanicic qui fut femme de ménage pour des peintres et dont les dessins furent découverts après sa mort.

Sava Sekulić, "cerf-ville, 1948
Matija Stanicic, "
Anniversaire", 1976
Ilija Bosilj Bašičević,
"l'orme de Bacina, 1967















De l'autre côté il y a les "nouveaux artisans de la contre-culture", artistes pop bourrés de références culturelles : Emir Sehanovic, venu du street-art, fondateur d'un collectif d'artistes et exposé dans plusieurs capitales européennes ; ou Danijel Savovic, actif dans les fanzines qui parlent d'excès contre l'ordre moral.
Emir Sehanovic,
"Zonrai", 2012
Daniel Savovic, "Souterrain",  1988



Ca pourrait faire deux expos distinctes.
La programmation de la Halle Saint-Pierre reste passionnante. J'y trouve l'art des frontières et des troubles, l'expression d'obsessions sous des formes plastiques, des gestes qui tiennent davantage de rituels de survie que de création artistique. Mais je regrette qu'on entretienne le trouble entre deux formes d'art distinctes, quand on les expose toutes ensemble. Pourrait-on présenter, dans une même expo, une grotte creusée par Jean-Marie MASSOU à côté d'un "cubiste" de Picasso ? A la Halle Saint-Pierre, c'est un peu ça.

Dépasser les frontières c'est toujours créateur. Faire passer une ambition de "contre-culture" pour un geste de survie, c'est trompeur.
Cela dit, courez voir "Turbulences dans les Balkans" !

26 janvier 2018

Au Salon du mariage : jeunes vierges à vendre !

C'est le salon du mariage à Paris ! une nouvelle jeune égérie s'affiche, avec la moue de l'année, dans le métro et dans la rue pour nous inviter à voir les exposants et les modèles.


Mais au fait, les modèles de quoi, de robes ou de jeunes femmes ? Le site web de l'événement ne nous éclaire pas : "Parce que plutôt que de collectionner les brochures ou de surfer sur des sites un peu obscurs, on saisit l’occasion de goûter, voir, essayer, toucher pour de vrai ce que proposent les prestataires". Goûter, voir, essayer, toucher pour de vrai : tout est fait pour créer du désir. Reste à savoir chez qui on veut créer du désir.

En montrant une jeune mariée à la fois séduisante, désirante et innocente, la campagne s'adresse principalement à des hommes. 

Un peu comme les sites de rencontres qui montrent des femmes en quête d'hommes, sachant que la principale clientèle est constituée de gars.



J'imagine le directeur graphique qui impose son idée, "Voilà, brodez là-dessus mais sans être explicite".


Les affiches des autres années et des autres villes nous proposent la même chose : une jeune mariée séduisante et innocente. Après tout, n'est-ce pas le rêve des mâles sexistes ?

mention spéciale au salon du mariage de Strasbourg

 

On pourrait penser que la sacro-sainte institution du mariage en prend un coup. En fait pas du tout. Toutes les institutions religieuses relaient une conception du mariage où la femme est au service de l'homme, en plus d'être en mesure de satisfaire ses désirs. Ces affiches pour les salons du mariage traduisent donc, de façon moderne et séculière, toute la promesse du mariage traditionnel du point de vue masculin.
C'est bien pour cette raison qu'on évite de montrer des hommes. Et s'il y en a un il est accompagné. Et si possible en posture dominante.


Une pub pour le salon du mariage mais avec seulement un homme, ça pourrait donner... ça ?




30 décembre 2017

affiches de films sur les Présidents : les codes graphiques

Dans quelques jours sortent deux films, El presidente et Les heures sombres — vous savez, le genre de films où un grand comédien incarne un grand chef politique. Voici un petit florilège d'affiches de ce genre cinématographique, qui montre comment elles obéissent à des codes bien établis : du noir & blanc bien contrasté pour la sévérité et la rigueur ; du rouge parce que bien sûr les actes politiques sont des choix humains, qui impliquent toujours du sang versé. Des lignes droites, des cadres, du rigide. Et des profils forts et songeurs, qui expriment le doute et la solennité. Faut pas déconner, ces mecs portent le monde sur leurs épaules.
L'affiche qui tranche vraiment, qui ne reprend aucun de ces codes, c'est celle de The lady, un film sur la vie de Aung San Suu Kyi. Mais tout s'explique : c'est une femme ! Du coup, il y a même un sourire qui se dessine sur le visage de cette présidente (oui parce que les femmes, c'est doux, c'est souriant).
D'autres affiches sont conçues avec des couleurs, mais pour des comédies, comme celui sur Roosevelt qui narre surtout ses histoires de fesses.

26 décembre 2017

l'ONG 'Bibliothèques Sans Frontières' : progrès social ou dévoiement de la cause humanitaire ?

L'ONG 'Bibliothèques Sans Frontières', association humanitaire subventionnée par du mécénat privé et par le public, fonctionne sur une stratégie ultramarketée. Une stratégie qui lui permet d'exister partout en usant de nombreux soutiens politiques, médiatiques et institutionnels. L'association mène aussi des opérations visibles avec les Ideas box. Elle multiplie par ailleurs les partenariats, à tel point qu'on se demande si l'objectif penche vers l'affichage ou vers l'action sur le terrain... Alors BSF est-elle un gros gadget médiatique ? 
Petite enquête.
 

Il n'est pas question de dénigrer une ONG sans en comprendre le discours et les objectifs ; il s'agit de nous interroger, de faire preuve de vigilance, même si BSF semble actuellement jouir d'un large consensus. Or, ayant rencontré BSF avec d'autres bibliothécaires, face au discours des porte-paroles de cette asso, j'ai constaté un certain embarras chez quelques collègues. BSF brouille les pistes, pas très au clair avec les objectifs éthiques, dévoie parfois les missions des bibliothèques, use de l'investissement des services publics sans "renvoyer l'ascenseur", jouit de tribunes médiatiques ; surtout, BSF n'aborde jamais les sujets des politiques publiques, les des moyens à mettre en œuvre pour la lecture publique et pour la démocratisation du savoir.
BSF est souriante, dynamique et affiche son action en faveur des réfugiés et dans les zones de conflits. En Haïti, au Burundi, au Nicaragua, auprès de communautés exclues ou en France temporairement auprès de migrants, BSF travaille à la reconstruction du lien social, fait des vidéos pédagogiques pour lutter contre les théories complotistes et mieux faire comprendre le monde. Alors quelle critique ? 
Pour une asso, le gage de crédibilité est vital. Les community managers et les chargés de com' de BSF l'ont rendue ultra-crédible. L'asso est animée par un historien — haut-fonctionnaire, ancien du PS et proche de ce parti — et par un ancien de Science-po. Ancrée dans les sphères d'influence, BSF sait solliciter les acteurs publics (leur temps, leur argent, leur organisation, leurs partenariats) pour se rendre visible. 
 
Dévoyer le concept de transformation sociale

Des nombreuses collectivités accueillent les conférences de BSF, accompagnent leurs chantiers et informent le public et les institutions sur leur action. On mobilise ainsi des collectivités, des bibliothécaires et des volontaires, mais ce n'est que BSF qui en récolte les fruits, c'est-à-dire qui attire les investisseurs. Les services publics sollicités, eux voient leur financement diminuer... BSF a-t-elle pour stratégie consciente de faire sa promo sur le dos des acteurs publics ? En attendant ces acteurs publics jouent le jeu parce que c'est pour la bonne cause, parce que c'est pour aider les enfants, pour émanciper l'humanité par le savoir et la lecture. Oui, on accompagne, parce que la bonne conscience a un prix et qu'il est plus commode de chasser le doute.
Parmi les actions, BSF milite pour une "transformation sociale". C'est un concept attrayant : même Emmanuel Macron, le Comptable de la république, souhaite une "transformation sociale". Or BSF n'explique pas le concept, qui vient de l'éducation populaire et qui vise à établir une justice sociale en modifiant l'ordre des pouvoirs. BSF ne parle pas non plus d'égalité sociale ni de transformation de la société. Et pour cause : BSF est hyperactive dans la diffusion des nouvelles technologies, la création de fab-lab et le coworking. Une stratégie dont l'efficacité, en termes d'émancipation et de liberté, est ...
BNF était présente au dernier congrès de l'ABF, faisant un écho enthousiaste aux propos de la ministre de la culture Françoise Nyssen pour ouvrir les bibs le dimanche. L'ONG prend pour modèle les pays anglo-saxons dont certaines ouvrent 20h/24h. Mais elle le fait de façon parfois mensongère, sans aborder les nouveaux besoins que cela suppose et sans parler moyens humains ni économiques. Le projet fait d'ailleurs débat ; un débat rare mais existant !