8 octobre 2018

Quand Banksy, malgré lui, devient l'acteur du système qu'il dénonce

BREAKING NEWS dans le monde du marché de l'art.
Une oeuvre de Banksy s’est littéralement auto-détruite vendredi 5 octobre 2018, lors de sa vente aux enchères chez Sotheby’s à Londres. Le dispositif de destruction est revendiqué par l'artiste, qui explique sur son Insta : "Il y a quelques années, j'ai construit en secret une déchiqueteuse dans un tableau. Au cas où il serait vendu aux enchères..." Il cite Picasso en écrivant que le désir de détruire est aussi un désir créatif ("El impulso de destruir es también un impulso creativo").

Evidemment, gros buzz. On commente beaucoup le geste subversif de ce "street artist" qui, depuis des années, entend dénoncer la société de consommation. Depuis longtemps on n'avait pas vu de confrontation aussi brutale, aussi évidente, entre le marché de l'art et sa critique apparente. 
Mais ceux qui défendent Banksy semblent être surtout les acteurs eux-mêmes du monde de l'art, c'est-à-dire qu'ils sont partie prenante de cette société de consommation. Les galeristes, les amateurs d'art, et les familiers de ce petit monde défendent Banksy comme un héros face à la bourgeoisie réactionnaire, comme leur fils prodigue. Pour Nicolas Laugero Lasserre, collectionneur et directeur de l’ICART, "Banksy l’artiste de street art le plus célèbre du monde est définitivement devenu un génie”. 
Le galeriste anglais Robert Casterline, très amusé, a eu la formule : “Banksy s’est encore moqué du marché de l’art qu’il méprise tellement”. C'est exactement ça : le dispositif de Banksy, fait pour se moquer du marché de l'art, s'inscrit dans la logique de subversion spectaculaire qui a fait de lui une star. Et la relative énigme qui l'entoure (sa marque de fabrique consiste à se masquer) le rend encore plus attrayant.
Ici, on touche du pinceau un sujet récurrent dans l'art contemporain : le décalage entre la valeur de fabrication d'un produit et sa valeur marchande. Ce décalage existe, dans le marché de l'art, comme nulle part ailleurs. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, dans leur bouquin Enrichissement. Une critique de la marchandise, avaient déjà dénoncé le fait que pour réaliser une plus-value marchande efficacement, le capitalisme développe une stratégie de valorisation dans le secteur de l'art, et particulièrement des arts plastiques, où les prix ne sont ni contrôlés, ni fixés.
La démarche critique de Banksy, son intention donc, est une plus-value à ses oeuvres. On admet d'ailleurs que le tableau détruit, avec son cadre déchiqueteur, pourrait valoir encore plus cher ! Cette fois encore, le capitalisme a absorbé sa critique, comme Michel-Edourd Leclerc a recyclé les oeuvres subversives de mai 68 pour en faire des pubs. 
Banksy, tout en clamant avec une bonne dose de provoc qu'il affronte le Mal, s'est fait phagocyter par lui : c'est ce qu'il arrive à presque toutes les stars de "l'art contemporain subversif" depuis Andy Warhol quand elles sont cotées à l'Argus du marché de l'art... Quand Banksy voit son geste subversif marchandisé, il apparaît lui aussi, et sans doute contre son gré, comme un acteur du système qu'il dénonce.

5 octobre 2018

Quel regard on portait sur la "monstruosité" dans les années 30 ?

Il est passionnant de parcourir de vieux documents, livres ou journaux, quand ils sont numérisés et mis en ligne sur Internet. Ainsi on peut trouver la presse parue il y a plus de 70 ans, comme la collection de Cinémonde, une revue cinéma de référence déjà dans les années 30.
Ce journal véhiculait des idées dites progressistes et accueillait dans ses colonnes de "grands esprits" comme Carl Dreyer, Marcel Carné, Max Ophuls, Blaise Cendrars, Joseph Kessel, etc. Pourtant, en le lisant aujourd'hui on y voit comme le racisme, le sexisme, le mépris des classes populaires étaient violents, et comme le triomphe des dominants paraissait, encore à cette époque, couler de source.
En 1932, l'humanisme ou le marxisme n'avaient pas encore fait entrer profondément dans les mentalités l'idée qu'on est égaux en droits. Les noirs étaient encore des sous-hommes, les gens victimes de malformations pouvaient étaient montrés dans les foires. Il était admis, donc difficile à dénoncer, que les femmes avaient pour rôle de valoriser les hommes, et que la bonne pédagogie pour les enfants se faisait à coups de trique. Les voix discordantes étaient encore peu audibles. 

1932, c'était aussi les années de la crise financière, une misère quotidienne impitoyable, les gens sans foyer, l'errance, la survie, toute une société devenue difforme. Tod Browning réalisait FREAKS, chef-d'oeuvre du cinéma et vision amère de l'humanité. Il y racontait les intrigues, au sein d'une troupe de cirque, entre les "monstres"repoussants et les personnes perçues comme normales, pleines de vigueur et de séduction. Il racontait les rapports de pouvoirs qui s'établissaient entre ces personnages. Browning, qui lui-même avait été comédien, était familier des cirques itinérants. Avec cette histoire, il renversait notre regard sur la monstruosité : au sein de la troupe, la jolie écuyère et les hommes vigoureux semblaient être les gens les plus cruels, les plus froids, donc les plus monstrueux. En comparaison, les "monstres" exprimaient la compassion et la solidarité la plus humaine.

Mais Cinémonde, dans sa chronique du film, a ignoré crassement le message du metteur en scène. Avec l'aplomb d'une Nadine Morano, l'auteure n'a vu dans ces gens misérables que des gens méprisables. Son texte, qui choquerait beaucoup d'entre nous aujourd'hui, témoignait de l'état d'esprit de l'époque, partagée par l'immense majorité : le mépris, brutal et rigolard, envers les plus faibles que soi.

EXTRAITS :
Voilà, réunis en une hideuse galerie, quelques-uns des plus déconcertants phénomènes que puisse produire la nature, lorsqu'elle s'égare... Homme tronc, sœurs siamoises, femme à barbe, nains et autres monstres, conjuguent leur laideur et leurs difformités, dans un film qui excitera la curiosité morbide des foules... Mais tombé le rideau, éteintes les lumières, quelle est la Vie Privée de ces lamentables déchets humains ? (...) 
On ne peut aborder la question des monstres sans rappeler la sensationnelle enquête que notre confrère Jean Masson a publiée sous le titre «La cinquième race».(...)Il se dégageait, de cette enquête une impression de malaise, et pourtant la conclusion en était consolante.
— Les monstres ne souffrent pas de leur état, affirmait Masson, après avoir vécu plusieurs mois en leur horrible compagnie. (...)
La plupart d'entre eux sont bouffis d'orgueil. Il n'est pas d'êtres plus vaniteux, plus susceptibles, plus égoïstes. Il existe entre eux une sorte de hiérarchie stupéfiante, le plus envié, le plus respecté, le plus fier étant celui dont le cas est le plus étrange, le plus horrible... Ceci pour les monstres conscients. Quant aux autres, les crétins, les gâteux, les idiots, ils passent leur vie dans un rêve ininterrompu, cotonneux, flou, anesthésique, pourrait-on dire... Il s'agit vraiment d'une race particulière, en marge des lois qui régissent les autres hommes (...) 

 

15 septembre 2018

Grand prix de poésie RATP !

L'éditeur Hachette, au XIXè siècle, avait inventé la "littérature de gare", concept concrétisé ensuite par les Relais H dans les gares. Pour égayer les voyageurs avec une opération de com', le a RATP a inventé la "poésie de métro". 

L'idée d'un prix attribué à des poètes amateurs permet d'offrir à ces inconnus leur quart d'heure de gloire, puisque "leurs poèmes seront affichés sur l’ensemble du réseau RATP (soit près de 10 000 emplacements) pendant les deux mois d’été et ainsi lus, chaque jour, par des millions de voyageurs !"

Pour moi, l'idée même du "concours" s'oppose au concept de poésie. La concurrence que cela implique, avec l'avis d'un jury, et le prix et le petit succès au bout de l'histoire, font entrer ces textes dans la catégorie du slogan, de la feel-good formulae.
Mais la régie des transports publics a cédé aux sirènes de l'image marketing. Il ne suffit plus d'être un moyen de transport. Il faut créer du lien, par exemple avec une signalétique sympa — "la RATP vous souhaite la bienvenue" — créée par un sous-traitant, ou avec des textes dans les rames, des textes sympas qui parlent de soleil, de de sourire, d'amour et de paix. 
Et puis avouons-le au risque de me faire accuser d'arrogance : les textes envoyés à la RATP sont parfois bien troussés mais toujours futiles, voire inconsistants, et leur niveau ne dépasse pas celui d'un quai de la ligne 11.

Pendant ce temps, sur mon strapontin, 
je me replonge dans mon bouquin.

21 juillet 2018

L'affaire Benalla, la 5ème république et la tradition de la violence d'Etat

L'affaire Benalla a été abondamment relayée et traitée, les vidéos et les commentaires occupent la toile depuis quelques jours. Certains médias, comme Médiapart, mettent à jour le fonctionnement d'un système qui permet ce genre de dérives. Pensant que tout est ou sera dit à propos de cette affaire, il m'a d'abord semblé inutile de l'évoquer encore. Puis j'ai voulu parler de ce qu'elle révèle : la violence d'état comme constitutive de la 5ème république, et l'impunité des représentants des gouvernements.
Emmanuel Macron et Alexandre Benalla, au Touquet, le 17 juin 2017-AFP

D'abord, qu'on ne vienne plus me dire que les heurts, lors des manifs, ne sont pas causés par les forces de l'ordre ! Evidemment certains militants, dont les Black blocs, optent pour une violence ciblée pour inverser le rapport de forces entre représentants de l'ordre et manifestants. Mais la tradition du maintien de l'ordre, qui comprend l'intimidation, la violence et la répression, avec l'impunité pour les coupables, est ancienne et évolutive.
Pour Denis Jacob, du syndicat de police Alternative CFDT, 
Benalla n'est pas policier mais "il agit comme tel".

Si les images de l'intervention d'Alexandre Benalla lors de la manif parisienne du 1er mai 2018 sont montées en épingle, c'est pour une raison : cette fois, c'est un proche de Macron qui s'en rend coupable, et pas un flic... La violence des "forces de l'ordre", elle, est aussi banalisée qu'un véhicule de police... Combien de faits similaires sont passés sous silence ? Dans les fourgons, en garde à vue, dans les hall d'immeubles, dans les centres de rétentions ou les campements clandestins, combien de "bavures", de violences sans réelles enquêtes, de morts chaque année entre les mains des flics ? (*)
Article à lire sur StreetPress

Un conseiller de Macron se fait passer pour un flic pour tabasser plusieurs manifestants et il est couvert durant des mois. Qu'est-ce que ça révèle ?
D'abord, l'impunité du pouvoir : si les représentant du gouvernement ne bénéficiaient pas d'une telle impunité, les flics ne l'auraient pas admis dans leurs rangs. Il a fallu que la hiérarchie policière ait eu l'ordre de laisser faire, ce que les médias révèlent peu à peu. Après les révélations, le ministre de l'intérieur a été sommé de fermer sa bouche. Macron s'est contenté d'une formule ubuesque sur la "république inaltérable". Sous la critique, il a d'abord "puni" Benalla avec une mise à l'écart de 15 jours (à titre de comparaison : il y a une semaine, deux jeunes qui ont violenté plusieurs policiers ont pris 3 et 4 ans ferme, sans procès sérieux). Puis, devant le choc médiatique, il a commandé une procédure pour le licencier. Benalla, et peut-être Collomb, seront les fusibles de l'histoire. Mais la faiblesse de la réaction de la présidence équivaut à une caution, et tous comptes faits, c'est aussi problématique que les actes mis en cause.

Ensuite cette affaire révèle (ou rappelle) l'existence de nervis au service du pouvoir. Depuis le 1er mai, la présidence était au courant des violences de Benalla, qui pourtant était resté dans ses fonctions, toujours logé dans une dépendance de l’Élysée. 
Ce type de personnage n'est pas nouveau dans l'entourage de l'Elysée. Pas de doute, on est en France, le pays de la Françafrique, d'une corruption et d'une barbouzerie voulue par De Gaulle et organisée pour sauvegarder les intérêts coloniaux — comme l'a magistralement démontré SurvieLe pays du Service d'Action Civique (SAC), police parallèle, et du Groupe union défense (GUD), milice fasciste, deux organisations au service des présidences qui ont formé de nombreux dinosaures de la politique. Le pays de Foccart, Pasqua, Longuet, Madelin, Chirac, professionnels du coup tordu qui ont imprimé leur marque sur les mécanismes gouvernementaux. Le pays de la répression d'opposants et des assassinats politiques (en l'absence de caméras), du Rainbow Warrior, des élections truquées en Afrique et des putsch soutenus par Paris. Le pays des records de ventes d'armes, des guerres du pétrole et des essais nucléaires en Polynésie. Le pays des mercenaires envoyés pour "orienter" les conflits en Algérie, en Nouvelle Calédonie, en Côte d'Ivoire, au Vietnam, au nom de la grândeur et des intérêts français. 
Le pays de l'affaire des diamants, des "biens mal acquis", des scandales EADS, L'oréal, du fric lybien et du financement des partis. 
A chaque mandat de la 5ème république, la corruption étatique a pu exister grâce à des hommes prêts à tout et bien protégés, et grâce à des cellules secrètes qui disposent de moyens financiers illimitésSi les nervis de la république peuvent faire le coup de poing en dehors des contraintes légales, au mépris de toute considération éthique, des libertés et des droits humains, sans craindre l'IGS et la hiérarchie, c'est parce que le pouvoir est prêt à TOUT pour se maintenir en place.

Même s'ils sont graves, ce ne sont pas les actes de violence du 1er mai qui m'ont "frappé" le plus, c'est ce que révèle une telle affaire — la marge d'action que se permettent nos gouvernements pour écraser l'opposition, au-delà de tout mandat. C'est la raison d'Etat, ce masque constitué d'éléments de langage et de relais médiatiques (comme ce salopard de Charles Beigbeder, homme d'affaires et élu, pour qui il est normal de risquer sa vie lorsqu'on désobéit à un représentant de l'ordre, et que "cela doit redevenir la norme en France !"). La raison d'état permet les pires exactions, avec une propagande pour justifier l'injustifiable.

Si on prête l'oreille et si davantage de journalistes font leur boulot de journalistes, on entend beaucoup d'histoires comme celle de Benalla. Des histoires avec des tabassages couverts par la "légitime défense", des "accidents" en Garde à vue, des morts étouffés sous les genoux des flics, des yeux éclatés sous les flash-balls, des refus de plaintes et des témoins réduits au silence. C'est pas les témoignages qui manquent, et il y a déjà suffisamment de sources médiatiques pour en faire l'écho.


(*) Si Remi Fraisse ou Adama Traoré — pour qui la marche qui a lieu aujourd'hui à Beaumont-sur-Oise réclame la mémoire et la justice — sont devenus de malheureux symboles, ne fermons pas les yeux sur les autres violences policières. Violences criminelles envers les marginaux, envers les sans-papiers, persécutions arbitraires dans les centres de rétentions, sort des famille de réfugiés dont on bousille les tentes et écrase les affaires, coups insultes envers les témoins, suspicion généralisée envers les gens à la peau pas assez blanche.

14 juillet 2018

Dans la pub et les médias, de quoi la coupe afro est-elle le signe ?

Les noirs [1], les personnes perçues comme noires, ont longtemps été sujets de mépris, de peur, de fascination, de fantasmes, dans le monde blanc en tous cas. Puis en l’espace de quelques décennies, les noirs ont vu évoluer la façon dont on les représentait. Il a fallu pour cela qu’ils luttent pour leur existence sociale, pour leurs droits, et qu'ils valorisent auprès des autres le regard qu'ils portaient sur eux-mêmes.[2]

Pourtant, les représentations des noirs, dans la pub et la com’, restent très codifiées. Par exemple, la coupe afro, désormais acceptée dans la sphère médiatique, semble être devenue une norme de représentation des noirs dans la sphère marchande... Or cette norme révèle des stéréotypes, sans doute hérités du colonialisme.

*     *     *

Les années 50 et 60 ont vu naître les mouvements pour les droits civiques, en même temps que la culture populaire des communautés noires américaines : soul, blaxploitation, littérature. La coupe afro, sous ses multiples variantes, s'est imposée comme une forme d'émancipation, une rupture avec les conventions imposées par le monde blanc. L’afro était un signe politique avant tout, comme l'explique Lisa Akinyi May.
Et aujourd’hui ?

Naomi Campbell, dans les années 90 et en 2016.
La coupe afro, inenvisageable dans la mode en 1990, s'est imposée 20 ans plus tard.



La coupe afro est soluble dans le capitalisme.

Aujourd’hui, le monde marchand (pub, com’, mode, industries culturelles) prend soin d’afficher une image de diversité culturelle : les gens issus de l’immigration sont aussi des consommateurs, comme le remarque le blogueur Cyclone Wolfok : « La minorité visible qu’est l’afro-descendance en France fait partie désormais des publics cibles et sa représentativité en politique comme en télévision augmente elle aussi. Elle élit et elle consomme comme tout le monde... ». Mais comment montrer, dans la pub, celles et ceux que le baromètre annuel du CSA sur la diversité à la télé appelle les « personnes perçues comme non blanches » ? Comment les montrer sans donner dans le United Colors de Benetton — et sans froisser ce public frileux pour qui les « personnes de couleur » sont encore associées à l’étrangeté et au danger ? Comme l'ont écrit Kidi Bebey et Alex Ndiaye à l’adresse des journalistes, « il faut en finir avec les images d’Épinal. Les Africains ne sont pas tous des broussards perdus en ville, des analphabètes accros au football, des femmes subissant la polygamie(...). Ils achètent des gadgets technologiques pour épater les copains et ont parfois du mal, comme tout le monde, à rembourser leurs crédits revolving... ». Les pubards ont enfin compris qu’on ne peut plus représenter les noirs comme il y a 30 ans, mais sous l’aspect rassurant des consommateurs modèles.

Et la coupe afro là-dedans ? Alors que, dans l'imaginaire collectif, elle reste un signe de révolte politique incarnée par Angela Davis, elle est généralisée aujourd’hui pour représenter le glamour et le cool. Comme chez "Domino", l’héroïne Marvel aux côtés de Deadpool dans sa version cinéma (qui est blanche dans la version BD), ou chez Solange Knowles, chanteuse et mannequin.



L'afro est devenue l’expression d’une intégration à la société consumériste par la musique et la mode ; elle évoque l’audace, la séduction, le groove, la nature humaine indomptée, et tout ça est très vendeur.
En France, Inna Modja, chanteuse pop world-afro-soul et égérie publicitaire, incarne parfaitement cette tendance. Comme Nneka ou Ayo, chanteuses aux « origines métissées » comme dit le blog Artnoise.

Aujourd’hui on parle aussi de nappy. Comme souvent quand les minorités se réapproprient le vocabulaire dévalorisant qui le désignait, le mot péjoratif nappy, qui signifiait "crépu", est utilisé comme une contraction de natural & happy. Le concept nappy a accompagné le développement du l’ethnomarketing destiné aux nappy girls et les défilés de mode actuels font la part belle aux nappy-mannequins. La presse féminine « noire » et les blogs spécialisés, comme Nappturallity, ont joué un rôle important pour donner une visibilité aux variantes d’afro : conseils cosmétiques et mode, adresses, tuto pour les twist-out, tresses, effets de textures ou carrément big chop. Un salon Nappy days s’est tenu en 2016 — très «fashionista» selon le Monde — et il existe même une appli qui organise la coiffure à domicile, Nappy me !
En résumé, la coupe afro véhicule aujourd’hui la double image de la révolte et du consumérisme glamour : une image doublement attrayante.

Les communicants, qui pensent en termes d’image de marque et de rentabilité, ont trouvé là une recette idéale :  
  • montrer des femmes noires (qui renvoient une image moins inquiétante et plus séduisante que les hommes noirs) ;  
  • les choisir avec une nappy, gage d’intégration sociale. C’est pourquoi on voit tant de publicités avec de jeunes femmes noires, souriantes, modernes,et avec une afro. Et attention, quand on dit noir... pas trop foncé quand même.
Publicités et de supports commerciaux : Unibet, 2017 ; Hellobank (2 fois) ; FNAC, 2018 ; Orpi, 2016 ; Mairie de Paris, 2018 ; Sup de pub ; Century 21 ; Corner Job, 2016 ; Syma, 2015 ; Tati, 2018 ; Amazon music, 2018 ; Avantoo 2017 et Monabanq 2016, banques en ligne ; BNP ; Lidl, 2017 ; couverture du mensuel Causette, 2017 ; Cité des sciences et de l'industrie, 2017 ; Taxi G7, 2017 ; Grand Optical, 2018 ; Made.com, 2017 ; couvertures du Parisien magazine, 2017 ; de Elle, 2016 ; de Grazia (avec Tina Kunakey), 2018 ; de Marie-Claire, 2014 ; de Cosmopolitain, 2018 ; Ouicar, 2018 ; Perrier, 2016 ; école ISG, 2018 ; annonce de recrutement au Crédit agricole , 2017 ; de "Team Chambé", 2015 ; de RegionsJob, 2018 ; Swatch ; Western Union, 2016 ; Words Ads, 2018 ; Lycamobile ; dentifrice Signal, 2018 ; Colis Privé, 2017 ; Bouygues, 2015 et 2017 ; Asos, 2018 ; Serena Fitness ; Krys, 2014 ; Carrefour pour l'emploi, 2018 ; Asos, 2017

28 mai 2018

Fête de la musique à l'Élysée : les limites d'une stratégie de com'

Quand le Canard enchaîné de cette semaine épingle la méthode des Macron pour paufiner leur image de modernité, on rigole de tant d'ironie. Surtout quand, lors de l'événement, le président est taclé de manière subliminale (et sublime) !
Les services de com' au service de la présidence fonctionnent, il est vrai, à plein rendement, mais... les écrans de fumée ne durent que le temps d'une évaporation.


Le couple présidentiel sait se montrer attractif, compétitif en faveur d'un électorat progressiste — enfin, progressiste seulement pour ce qui concerne les préférences sexuelles. Cela ne fait pas oublier l'action du gouvernement (*) en faveur des riches, au détriment de la justice sociale, et la monstruosité de sa politique envers toutes les victimes du capitalisme.

* : "il n'y pas de stratégie de com' pour un président de la république, il est action et rien d'autre", disait Bruno Roger-Petit, le porte-parole de la présidence : c'est pas un beau slogan ça ?

11 mai 2018

Les noms de marques en englais simplifié : pour séduire les français ?


Ouigo, Ouibus, filiales de la SNCF de voyage en low-cost,
Mouvit, appli "DigitalSNCF" de la SN
CF pour trouver le plus court et le moins cher des trajets
Ouicar, réseau de locations de voitures entre particuliers,
Ouiz, aromatiseur d'eau,
Ouiteam, "plateforme intra-groupe de référence de gestion des détachements pour des missions de courte et moyenne durées",
OuiShare Fest, festival international de l'économie collaborative,
Blablacar, réseau de covoiturage payant,
Smovengo, opérateur du système parisien de vélos en libre-service
Liligo, "comparateur de vols pas chers"
Myfood, serre bio connectée
YesWeGreen, "plateforme numérique et collaborative pour créer la communauté du 21e siècle", vers un greenlifestyle
Monabee, "Solution Intelligente" de Gestion des énergies,
WeDemain, revue qui veut "contribuer au décodage des bouleversements en cours"
HelloBank, BforBank, banques en ligne,
Avantoo, banque mobile du Crédit mutuel,
Mouvango, label de fidélisation interentreprises lancé par Accor
Ouimoov, fournisseur d'articles de sport,
Wistiki, "tracker Bluetooth qui vous permet de retrouver tout ce qui vous tient à coeur" : clés, portefeuille, smartphone, animal de compagnie...
Ubeeqo, entreprise de location des voitures.
Cowash, service à domicile pour laver le linge
Wimoov, association pour l'accompagnement à la mobilité des demandeurs d'emploi.
Kibookin : réseau social créé par le Salon du livre et de la presse jeunesse du 93, qui réunit une communauté autour de la littérature jeunesse.
CotizUp : cagnotte en ligne
Wipliz : cagnotte en ligne


Des noms de marques à base d'anglais simplifié. Des noms où reviennent souvent "WE" qui a l'avantage de dire "oui" et "nous" et puis aussi "MOVE", "GO" et autres symboles du bougisme.
Rien de tel pour rafraîchir l'image d'un truc aussi sordide et chiant qu'une banque ou qu'une société d'expertise.

Au fait : il existe des entreprises dont la seule mission est de trouver des noms de marques. Ces entreprises-là sont parfois très prospères. Faut vraiment que je pense à me reconvertir...

4 mai 2018

Titres de films traduits en anglais : l'exercice du langage colonial

Affiche du film "Nobody knows"
Vous avez déjà remarqué les titres de films étrangers traduits par un titre ANGLAIS pour le public FRANÇAIS ?
 
Par exemple :
- Asghar Farhadi réalise un film hispanique où les acteurs parlent espagnol, avec pour titre : Todos lo saben. En France, le titre a été traduit par… Everybody knows.
- Fatih Akin réalise un film allemand titré Aus Dem Nicht ("sorti de rien"). Les français ont traduit par In the fade ("dans le flou").
- Ryusuke Hamaguchi réalise une série japonaise, Happî awâ — ça qui joue sur la prononciation japonaise de Happy hour. En France, le titre a été traduit par Senses.
- la coréenne July Jung réalise un film dont le titre est le nom de son héroïne : Dohee-Ya. En France, le titre a été traduit par A girl at my door.
 
- Encore plus con. Le film de David O. Russell, Silver Lining Playbook, est traduit pour nous par Hapiness therapy. Et quand Steven Spielberg raconte l'histoire du Washington Post dans un film, The Post, le titre choisi pour les petits français est… Pentagon papers !?

En 2010 déjà, le site Slate, s’interrogeant sur les raisons de ces choix, évoquait une logique de marketing. Bien sûr. Après tout, c'est cette logique qui règne dans l’ensemble du monde marchand, et que l’ARPP avait déjà dénoncée dans la publicité : Sony qui annonce « make believe », Nespresso, filiale de Nestlé, qui affiche « What else ? »... et Citroën qui ne craint pas le ridicule avec sa dernière campagne « Inspired by you depuis 1919 ».

L’anglais est la langue du soft power US, celle de l'industrie culturelle mondialisée. L'usage de l'anglais s'est généralisé dans tous les coins de nos vies en même temps que les Etats-Unis sont devenus une puissance économique majeure.
En France, l'anglais bénéficie donc de l'attrait de la culture dominante. Choisir le monde anglo-saxon c'est se ranger du côté du pouvoir culturel - modernité, puissance, célébrité, etc. Une grande part du public assume d'ailleurs préférer les films américains, et jamais les films français. Du coup, plutôt que d'utiliser des mots français pour un film étranger, des distributeurs ont pensé qu'un autre titre anglais aura plus d'impact.
Je me pose la question, qu'est-ce qui nous arrive si on perd l'intérêt pour notre langage ? Quelle perte de sens on admet ?

Petit retour en arrière. Rappelons-nous comme le français s’est imposé en Afrique de l’ouest et en Asie du sud-est, l'espagnol en Amérique du sud, l'arabe en Afrique subsaharienne, le mandarin dans plusieurs états du Pacifique, etc. Cette conquêtes par la langue se sont toujours accompagnées par de véritables appropriations de ces mondes conquis, et par la mainmise d'une culture dominante.

En faisant comme pour n’importe quel truc à marketer, les distributeurs de films en France anglicisent leurs produits. On peut penser à un complexe de peuple colonisé. Pourtant, traduire en français, ce serait juste un acte de réappropriation du langage. Il ne s'agit pas de chauvinisme mais de conscience de nos cultures. Aucune n'est meilleure qu'une autre, mais elles existent. À chaque peuple de se réapproprier sa langue. À chacun de résister au pouvoir du monde marchand.

26 avril 2018

Pourquoi la "floraison synthétique" est le motif graphique du moment


Ce 22 avril Facebook fêtait la Journée de la Terre, avec un visuel dans l'air du temps : motifs végétaux enfantins, aplats de couleurs, formes simples et attrayantes, bio, safe, friendly.
Pourquoi et comment ce motif graphique a-t-il pénétré tout le graphisme marchand : affiches de festival, pub, industries culturelles ?

Dans les courants picturaux, il y a des créateurs qui orientent nos intérêts et nos mentalités, et des suiveurs qui imitent "ce qui marche déjà". Les années précédentes ont été dominées par les motifs géométriques à facettes, hérités de Georges Braque, Piet Mondrian, Sonia Delaunay ou Victor Vasarely.
J'en parlais dans un article daté de 2016 et mis à jour en 2018.

Quand le site Konbini publie, comme chaque année, "les plus belles affiches de festival", on peut se faire une idée des tendances actuelles, qui sont partagées dans toute l'Europe. Mais comment naissent-elles, et avec quelles influences ?
La tendance "motifs géométriques à facettes" s'essouffle, sans doute trop exploitée. Les concepteurs d'affiches de festivals culturels et de clips, surfant sur la vague du greenwashing, doivent évoquer l'idée du naturel et du sauvage. Ils ont surtout compris que pour nous, êtres bornés par les règles de la cité, évoluant dans des espaces aussi géométriques qu'une cuisine équipée Ikéa, il est vital d'exprimer nos aspirations animales. Ils nous proposent donc de nous échapper dans des forêts, des jungles et parmi les animaux sauvages. L'usage des "motifs à floraison synthétique" explose.

Or dans l'ensemble du monde marchand (pub, clips, industrie culturelle), il y a toujours une limite, on ne peut pas tout représenter : impossible d'évoquer l'aspect bassement naturel de la nature, la moiteur, l'humus, la pluie boueuse, les moisissures, les miasmes végétaux, les odeurs animales, les muqueuses, le sang, la salive, la maladie, l'enfantement ou le vieillissement. Notre timidité sanitaire de consommateurs trop urbanisés nous pousse vers une nature rassurante, douce, enfantine, stylisée.

On retrouve donc ces motifs sympa, dans les affiches de festivals culturels, la pub, les visuels des jeux et des applis pour tablettes. Avec des forêts et des animaux tirés d'albums pour enfants — et avec, de façon inexplicable, certains objets récurrents : le palmier, le perroquet, le tigre.

Hoop festival, 2017. Hors-tension, 2017. Rock en Seine, 2015. 2 affiches du Hasard ludique, 2017.
Démon d'or, 2016. Pete the Monkey, 2016 et 2017. Zoolt, festival d'Olt, 2015.
Tropisme, 2016. Décibulles, 2017. RDV aux jardins, 2017, 2016 et 2013, (le motif géométrique était encore présent). Paris plages, 2017. Deux visuels de l'agence Kibling. Papillons de nuit, 2015. Musiques métisses, 2017. Nuits secrètes, 2016.

7 avril 2018

"Lexique pour temps de grèves et de manifestations" d'Acrimed

Période de grosse propagande oblige, Acrimed (Action-Critique-Médias) réédite son lexique de "pédagogie gouvernementale". Assez drôle, ça montre l'aspect systématique de certains termes ('réforme', 'modernisation', 'apaisement', 'concertation', mais aussi 'crispations', 'grogne' ou 'opinion publique') utilisés par les dirigeants et relayés par certains médias.


C'est ici : Lexique pour temps de grèves et de manifestations


20 février 2018

Jean-Michel Blanquer est-il un reptilien ?

Dans sa récente Une, l'Express dévoile la véritable nature de notre ministre de l'Éducation Nationale !



A gauche, Jean-Michel Blanquer tel qu'il se laisse photographier. À droite, on voit très bien sa nature reptilienne. De quoi nous donner une preuve de plus que les dominants de notre planète sont issus de cette race d'élite qui organise un complot pour asservir l'humanité.

Francis, le jeune saurien qui s'occupe du maquillage de la section "reptiliens macronistes" a carrément raté son camouflage.

(Pour garder les épaules sur terre : http://www.conspiracywatch.info/)

11 février 2018

Jacques-Henri Michot : l'arme lourde pour détruire le langage marchand

Depuis plusieurs années j'ai pris l'habitude de compiler des expressions issues de ce que j'appelle le "langage marchand" : des expressions conçues par et pour les publicitaires, souvent dépourvues de sens mais liées aux suggestions, aux désirs. Des expressions utilisées par les médias et les communicants politiques.

Ce langage est constitué :
- de concepts venus des idéologies néolibérales ;
- d'éléments de langage, que les salariés du commerce et de la com' sont sommés de maîtriser ;
- de mots anglais donnant une idée vague mais moderne, et qu'on préfère au français pourtant mieux compris ;
- de termes utilisés pour parler des minorités quand on n'ose pas les qualifier ;
- d'oxymores — constitués d'un mot positif associé à un mot contraignant.

Et pour qualifier le noms de certains emplois professionnels, on accole plusieurs termes en supprimant les conjonctions et les prépositions, ce qui rend ces emplois imprécis et moins protecteurs pour les salariés...

outil de campagne pour 
François Fillon
Ce langage formate notre façon de penser — ou de ne pas penser — aussi sûrement qu'une novlangue. Il révèle la logique marchande, la logique mensongère et le mépris social. Exemple parfait : la SNCF qui, pour moderniser son image, crée un nouveau discours, renomme ses prestations et impose un nouveau nom pour "gare" ou pour "contrôleur"... Un choix parfaitement assumé par Guillaume "la voix de son maître" Pépy.

Il me paraît indispensable de révéler ce langage marchand pour mieux le détruire, et pour redonner du sens au langage qui est le nôtre : notre langage en perpétuelle évolution, encyclopédique ou fait d'influences argotiques. Notre langage, qui échappe au contrôle des institutions, du commerce et de la politique.
J'ai nommé cette liste "mots et expressions à bannir", en voilà un aperçu :


...


Et puis je suis allé voir "EN SUSPENS", la dernière exposition du BAL, une galerie à Paris, 17ème. On y tente de "traduire quelque chose de notre temps", dit Diane Dufour, commissaire de l'expo.
Parmi les artistes exposés, il y avait Jacques-Henri Michot dont j'ai découvert l'ABC de la barbarie à travers une présentation d'extraits. Ce bouquin propose "un recensement des lieux communs qui ponctuent le langage journalistique comme autant de slogans affirmatifs, et qui finissent par infiltrer, à notre insu, le langage", il "décrypte avec une vive précision la langue des médias, étudie son fonctionnement et l’impact propagandiste qu’elle peut avoir sur les gens".











Voilà l'écho parfait à ma compilation personnelle : Michot a défriché, étudié le langage marchand pour en démonter la logique. Il a poussé l'idée avec une immense ironie et un talent d'observation, et le résultat nous donne le vertige : ces expressions vides de sens, surexploitées aveuglément et sans distance par les journalistes, illustrent une manière formatée d'envisager le monde, les relations humaines et même la morale.

Ajustements structurels
Aventuriers des temps modernes
Bavures
Berceaux de la culture occidentale
Bourrasques monétaires
Cercles proches du pouvoir
Coups médiatiques
Créatures de rêves
Crises d'identité
Déçus du socialisme
Dépassement de soi
Difficiles apprentissages de la démocratie
Etrangers en situation irrégulière
Exportations de matière grise
Faits marquants de l'actualité
Fine fleur du monde de la finance
France profonde
Maîtres à penser
Majorité silencieuse
Masturbation intellectuelle
Oubliés de la croissance
Pays des droits de l'Homme
Urbanisations sauvages
Usines à rêves

Cette liste est un reflet de nos routines : il est grinçant mais salutaire !

Un ABC de la barbarie, de Jacques-Henri Michot, éd. Al Dante, 2014 (première édition, 1998)